DE DU MARSAIS. 4y5
peu de leurs adversaires ; plusieurs opinions semblables ont eucette singulière destinée , que le pour et le contre ont été succes-sivement traités comme impies ; tant le zèle , aveuglé par l’igno-rance, est ingénieux à se forger des sujets de scandale, et à setourmenter lui-même et les autres.
Du Marsais , après la chute de Law , entVa chez le marquis deBeaufremont ; le séjour qu’il y fit durant plusieurs années est unedes époques les plus remarquables de sa vie , par l’utilité dont il aété pour les autres. Il donna occasion à du Marsais de se dévoilerau public pour ce qu’il était, pour un grammairien profond etphilosophe , et pour un esprit créateur dans une matière sur la-quelle se sont exercés tant d’excellens écrivains. C’est principale-ment en ce genre qu’il s’est acquis une réputation immortelle,et c’est aussi par ce côté important que nous allons désormaisl’envisager.
Un des plus grands efforts de l’esprit humain est d’avoir as-sujéti les langues à des règles ; mais cet effort n’a été fait quepeu à peu. Les langues , formées d’abord sans principes , ont étéplus l’ouvrage du besoin que de la raison, et les philosophes, ré-duits à débrouiller ce chaos informe, se sont bornés à en diminuerle plus qu’il était possible l’irrégularité, et à réparer de leurmieux ce que le peuple avait construit au hasard : car c’est auxphilosophes à régler les langues, comme c’est aux bons écrivainsà les fixer. La grammaire est donc l’ouvrage des philosophes ;mais ceux qui en ont établi les règles , ont fait comme la plupartdes inventeurs dans les sciences : ils n’ont donné que les résultatsde leur travail, sans montrer l’esprit qui les avait guidés. Pourbien saisir cet esprit si précieux à connaître , il faut se remettresur leurs traces ; mais c’est ce qui n’appartient qu’à des philoso-phes comme eux. L’étude et l’usage suffisent pour apprendre lesrègles , et un degré de conception ordinaire pour les appliquer ;l’esprit philosophique seul peut remonter jusqu’aux principessur lesquels les règles sont établies , et distinguer le grammairiende génie du grammairien de mémoire. Cet esprit aperçoit d’aborddans la grammaire de chaque langue les principes généraux quisont communs à toutes les autres , et qui forment la grammairegénérale ; il démêle ensuite dans les usages particuliers à chaquelangue, ceux qui peuvent être fondés en raison, d’avec ceux quine sont que l’ouvrage du hasard ou de la négligence : il observe1 influence réciproque que les langues ont eue les unes sur lesautres, et les altérations que ce mélange leur a données, sansleur oter entièrement leur premier caractère : il balance leursavantages et leurs désavantages mutuels; la différence de leurconstruction, ici libre, hardie et variée , là régulière, timide et