DE MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE. 727vilain défaut n’est donc pas en vous l’ouvrage delà nature,mais, ce qui est ajfreux , l’ouvrage de l’art : à force d’être con-trariée, choquée, blessée dans vos sentimens et dans vos goûts,vous vous êtes accoutumée à 11e vous affecter de rien ; à force deréprimer les sentimens qui auraient pu faire votre malheur,vous avez amorti ceux qui auraient répandu de la douceur dansvotre âme ; ils restent comme endormis au fond de votre cœur,sans mouvement, sans activité, et vous avez préparé bien dumal à vos amis en vous mettant à l’abri de celui que vos enne-mis cherchaient à vous faire ; en travaillant à vous rendre dureà vous-même, vous l’êtes devenue pour ceux qui vous aiment.Il est vrai, car le sentiment n’est point anéanti chez vous, iln’est qu’assoupi, que vous ne tardez pas à vous repentir des cha-grins que votre sécheresse a causés, quand vous voyez que ceschagrins ont fait une impression profonde ; vous revenez alorsà votre sensibilité ancienne ; un moment , un mot répare tout.Dans les autres, le premier mouvement est l’effet de la nature,le second est celui de la réflexion : chez vous, c’est tout le con-traire ; et tel est dans votre âme, d’ailleurs si estimable, le cruelet malheureux effet de l’habitude.
Ce qui prouve encore que cette sécheresse n’est point natu-relle en vous, c’est un autre défaut que je vous ai reproché , etqui est presque l’opposé de celui-là ; le désir banal de plaire àtout le monde : pour ce défaut-là , vous le tenez beaucoup plusque l’autre de la nature; elle vous a donné dans l’esçrit les qualitésles plus faites pour plaire, de la noblesse, des agremens et de lagrâce ; il est tout simple que vous cherchiez a en tirer parti; etvous n’y réussissez que trop bien. Je ne connais personne , je lerépète , qui plaise aussi généralement que vous , et peu de per-sonnes qui y soient plus sensibles ; vous ne refusez pas mêmede faire les avances , quand on 11e va pas au-devant de vous ;et sur ce point votre fierté est sacrifiée à votre amour-propre :assez sûre de conserver ceux que vous avez acquis , vous êtesprincipalement occupée à en acquérir d’autres ; vous n’êtespas même , il faut en convenir, aussi difficile sur le choix qu’ilvous conviendrait de l’être. La finesse et la justesse de votretact devrait vous rendre délicate sur le genre et le choix des con-naissances ; l’envie d’avoir une cour, et ce qu’on appelle dans lemonde des amis, vous a rendue d’assez bonne composition , etles ennuyeux ne vous déplaisent pas trop , pourvu que ces en-nuyeux-là vous soient dévoués.
Les noms , les titres ne vous en imposent pas , vous voyez lesgrands connue il faut les voir, sans bassesse et sans dédain.L’infortune vous a donné cet orgueil respectable qu’elle inspire