Band 
Tome troisième.
Seite
726
JPEG-Download
 

"26

PORTRAIT

que vous l'osez ; niais vous aimez tout ce que vous pouvez ou tantque vous le pouvez ; vous donnez à vos amis , sur cette sensibilitéqui vous surcharge , tout ce que vous pouvez vous permettre :mais il vous en reste encore une surabondance dont vous ne sa-vez que faire , et que, pour ainsi dire, vous jetteriez à tous lespassons ; celte surabondance de sensibilité vous rend très-com-patissante pour les malheureux, même pour ceux que vous neconnaissez pas ; rien ne vous coûte pour les soulager. Avec cettedisposition , il est naturel que vous soyez très-obligeante , aussine peut-ori vous faire plus de plaisir que de vous en fournirl’occasion; c’est donner à la fois de l’aliment à votre bonté et àvotre activité naturelle. J’ai dit que vous donniez à vos amistous les sentimens que vous pouviez vous permettre ; vous leuraccordez même quelquefois au-delà de ce qu’ils seraient en droitd’exiger : vous les défendez avec courage, en toute circonstanceet en tout état de cause , soit qu’ils aient tort ou raison. Ce n’estpeut-être pas la meilleure manière de les servir; mais tantde gens abandonnent leurs amis lors même qu’ils pourraientet devraient les défendre , qu’on doit savoir gré à votre amitiéde fuir et d’abhorrer cette lâcheté, même jusqu’à l’excès.

L’espèce de mouvement sourd et intestin qui agite sans cessevotre âme, fait qu’elle n’est pas aussi égale qu’elle le paraît,même à vos amis. Vous avez souvent de l’humeur et de lasécheresse ; mais par une suite de votre désir général de plaire,vous ne la laissez guère paraître qu’à l’auteur de ce portrait : ilest vrai que vous rendez justice à son amitié en ne craignant pasde vous laisser voir à lui telle que vous êtes; mais cette mêmeamitié se croit obligée de vous dire que la sécheresse et l’hu-meur vous déparent beaucoup à tous égards. Ainsi , pour l’in-térêt de votre amour-propre, l’amitié vous conseille d’avoir lemoins de sécheresse et d’humeur que vous pourrez , à moins quevos amis ne le méritent, ce qui doit leur arriver bien rarement,grâce auxsentimens si profonds et si justes dont ils sont pénétréspour vous.

Vous convenez de cette maudite sécheresse, et c’est bien faità vous; ce qu’il y aurait de mieux à faire, ce serait de vousen corriger.

Pour vous en dispenser, vous cherchez à vouspersuader qu’elleest incorrigible , et qu’elle tient à votre caractère : je crois quevous vous trompez là-dessus , et qu’elle tient bien plutôt à la si-tuation ou vous êtes. Vous étiez née avec une âme tendre, douceet sensible; vous ne l’avez que trop éprouvé , et les effets pourvous n’en ont été que trop cruels; or, vous en direz tout ce qu’ilvous plaira , mais la sensibilité extrême exclut la sécheresse. Ce