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Tome troisième.
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AUX MANES

DE MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE.

22 JUILLET 1776.

O vous qui ne pouvez plus m’entendre ; vous que j’ai si ten-drement et si constamment aimée , vous dont j’ai cru être aiméquelques momens , vous que j’ai préférée à tout, vous qui m’au-riez tenu lieu de tout si vous l’aviez voulu ; liélas ! s’il peut vousrester encore quelque sentiment dans ce séjour de la mort aprèslequel vous avez tant soupiré , et qui bientôt sera le mien , voyezmon malheur et mes larmes , la solitude de mon âme , le videaffreux que vous y avez fait, et l’abandon cruel où vous me lais-sez ! Mais pourquoi vous parler de la solitude où je me vois de-puis que vous n’êtes plus ! Ah ! mon injuste et cruelle amie , iln’a pas tenu à vous que cette solitude accablante n’ait commencépour moi dans le temps où vous existiez encore. Pourquoi merépétiez-vous, dix mois avant votre mort, que j’étais toujoursce que vous chérissiez le plus , l’objet le plus nécessaire à votrebonheur, le seul qui vous attachât à la vie , lorsque vous étiez àla veille de me prouver si cruellement le contraire? Par quelmotif, que je ne puis ni comprendre, ni soupçonner, ce senti-ment si doux pour moi, que vous éprouviez peut-être encoredans le dernier moment où vous m’en avez assuré , s’est-il changétout à coup en éloignement et en aversion? qu’avais-je fait pourvous déplaire? que ne vous plaigniez-vous à moi, si vous aviez àvous en plaindre? vous auriez vu le fond de «mon coeur, de cecoeur qui n’a jamais cessé d’être à vous , lors même que vous endoutiez , que vous le rebutiez avec tant de dureté et de séche-resse ; ou plutôt, ma chère Julie (car je ne pouvais avoir detort avec vous) , aviez-vous avec moi quelque tort que j’igno-rais, et que j’aurais eu tant de douceur à vous pardonner si jel’avais su ! Vous avez dit à un de mes amjs , qui vous reprochaitla manière dont vous me traitiez , et dont vous vous accusiezvous-même , que la cause de votre chagrin contre moi était dene pouvoir m’ouvrir votre âme , et me faire voir les plaies qui ladéchiraient: ah! vous saviez par expérience que je les avais fer-mées plus d’une fois, de quelque nature qu’elles fussent; et sivous aviez manqué à 111a tendresse, vous m’avez ôtez le plaisirsi doux de vous dire comme Orosmane:

Ta grâce est dans mon coeur; prononce, elle t’attend.