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Tome troisième.
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DE MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE. 7 3 7

désirs et mes pleurs vous suivent, pardonnez-moi de troublerencore de mes vains regrets votre éternelle et paisible demeure ,et songez que si en ce moment je verse des larmes, c’est au moinssur votre tombe queje les répands. Hélas! personne n’en verserasur la mienne, et j’y descendrai bientôt après vous, en m’écriantavec Brutus, au moment où il se donne la mort : O vertu, nomstérile et vain , à quoi m’as-tu servi durant les soixante annéesque j’ai traînées sur la terre, puisque tu n’as pu me faire aimerque pendant quelques instans de cette longue durée, dont la tristefin va me paraître si languissante et si vide ! heureusement ellesera courte. Je verrai bientôt disparaître devant moi l’espèce hu-maine , sans me plaindre d’elle, il est vrai, car elle a donnéquelquefois à mon amour-propre des satisfactions qui l’auraientflatté si je n’avais pas eu un cœur ; mais aussi sans la regretter ,puisqu’en fermant les yeux je n’aurai pas même la triste douceurde pouvoir dire à personne : Je ne vous verrai plus ; souvenez-vous quelquefois de moi. Je pourrai du moins dans le peu dejours qui me restent à vivre, au centre de la plus accablante so-litude , répéter à chaque instant ces vers d’Oreste , qui paraissentfaits pour moi comme pour lui :

Grâce aux dieux, mou malheur passe mon espérance I

Oui, je le loue. A ciel, de la persévérance.

Tu m’as fait du malheur un modèle accompli ;

Th bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.

En vain je ferai des efforts pour m’étourdir et me distraire, euvain j’essaierai différons genres de travaux , d’études et de lec-tures ; ma tète fatiguée et presque épuisée par quarante ans deméditations profondes, est aujourd’hui privée de cette ressourcequi a si souvent adouci mes peines ; elle me laisse tout entier àma tristesse; et la nature , anéantie pour moi , ne m’offre pinsni un objet d’intérêt, ni même un objet d’occupation. En vainje rassemble ou je vais chercher quelques amis ; en vain je prendsle plus d’intérêt que je puis à leur conversation ; en vain je tachede me persuader que tout ce qui se passe autour de moi me tou-che ou du moins m’occupe ; en vain je tâche de le faire croirepar la part apparente que j’y prends ; ces amis, qui ne voient quela superficie de mon âme, me croient quelquefois soulagé , etpeut-être consolé. Mais quand je ne les ai plus autour de moi ;quand, après les avoir quittés, je me trouve seul dans l’univers,privé pour jamais d’un premier objet d’attachement et de préfé-rence , alors cette âme affaissée retombe douloureusement surelle-même , et ne voit plus que le désert qui l’environne, et ledessèchement qui la flétrit ! Je suis comme les aveugles , pro-3. 4 7