AVEC VOLTAIRE. 83
lieu d'encensoir pour les Pompignan et consorts ; pour ceux-là,on ne demande qu’à rire à leurs dépens, et vous aurez le dou-ble plaisir de faire rire et d’avoir raison. Il est vrai que si laguerre continue, je crois que Pompignan même ne fera plus rirepersonne. Pour moi, je rirai le plus long-temps que je pourrai,et je vous aimerai plus long-temps encore. Adieu, mon cherphilosophe.
Paris, 3 t octobre 1761.
Je suis, mon cher et illustre maître, un peu inquiet de votresanté ; il faut qu’elle ne soit pas si bonne que l’année passée. Ily a un an que vous vouliez, disiez-vous, ne faire que rire detout pour vous bien porter ; aujourd’hui vous voulez vous fâcher ,et c’est contre Moïse de Montaubau ! voilà un plaisant objetpour vous échauffer labile! Eh , pardieu, laissez-le devenir his-toriographe , instituteur, correcteur, éberneur des enfans deFrance, et tout ce qu’il voudra ; et soyez , vous, mais toujoursen riant, l’historiographe de ses sottises , l’instituteur de votrenation, et le correcteur des fanatiques.
Je vous remercie de ce que vous m’envoyez de la part de labonne âme de Montauban ; je l’ai lu avec plaisir, et j’en feraipart aux bonnes âmes de Paris. Je crois cependant que cela au-rait encore été plus utile , si la bonne âme de Montauban n’avaitvoulu que rire, et n’avait point voulu se fâcher". Vous voyez ,mon cher philosophe, combien j’ai profité de vos leçons ; autre-fois tout me donnait de l’humeur , depuis la comédie des Phi-losophes jusqu’au mémoire de Pompignan; aujourd’hui je ver-rais Moïse de Montauban premier ministre, et Aaron grandaumônier , que je crois que j’en rirais encore. Je me fierais à laProvidence qui , à la vérité , ne gouverne pas trop bien ce meil-leur des mondes possibles, mais qui pourtant fait par fois desactes de justice. Qui aurait dit, par exemple, il y a dix ans,aux jésuites, que ces bons pères, qui aiment tant à brûler lesautres , verraient bientôt venir leur tour , et que ce serait lePortugal , c’est-à-dire le pays le plus fanatique et le plus igno-rant de l’Europe, qui jetterait le premier jésuite au feu? Cequ’il y a de très-plaisant, c’est que cette aventure commence àréconcilier les jansénistes avec l’inquisition qu’ils haïssaient jus-qu’ici mortellement. En vérité , disent-ils , cet établissement adu bon ; les affaires y sont jugées avec beaucoup plus de matu-rité et de justice qu’on ne croit en France, et ilfaut avouer quece tribunal-là fait fort bien en Portugal. Ils ont imprimé queMalagrida se souvenait encore, dans l’oisiveté de la prison , de