AVEC VOLTAIRE. - 85
Oui, vraiment, les prêtres de Genève sont comme des diablescontre la comédie ; mais on dit aussi que vous en êtes un peu lacause. Vous vous êtes un peu trop moqué de ces sociniens hon-teux ; vous avez fait rire à leurs dépens ; et, pour s’en venger, ilsvoudraient bien que vous ne fissiez pleurer personne. Il faut queles comédiens de l’Église et ceux du théâtre se ménagent réci-proquement. Al’égard de Rousseau, j’avoue que c’est un déser-teur qui combat contre sa patrie ; mais c’est un déserteur quin’est plus guère en état de servir, ni par conséquent de fairedu mal ; sa vessie le fait souffrir, et il s’en prend à qui il peut.Prions Dieu qu’il conserve la nôtre.
On dit que les jésuites font courir dans les maisons trois mé-moires manuscrits pour leur justification. C’est beaucoup quetrois , car je crois qu’ils auraient de la peine à en faire lire unseul , tant l’animosité publique est grande. On dit qu’ils prou-vent, dans un de ces mémoires, que le parlement a falsifié ettronqué les passages de leurs constitutions. Cela pourrait bienêtre, puisqu’Omer Anitus, dans son beau réquisitoire, a bienfalsifié et tronqué , d’après Abraham Chaumeix , les passagesde \’Encyclopédie. Adieu , mon cher philosophe ; faites des tra-gédies , moquez-vous de tout, et portez-vous bien.
Paris, 27 janvier 1762.
Vous avez dû > mon cher et illustre confrère, recevoir, il y apeu de temps , par monsieur Damilaville, le Manuel des Inqui-siteurs , que j’étais chargé de vous faire parvenir. Que dites-vous de ce monument d’atrocité et de ridicule , qui rend tout àla fois l’humanité si odieuse et si à plaindre ? Il n’y a , je crois ,de terme dans aucune langue pour exprimer le sentiment quecelte lecture fait naître. On ne peut s'empêcher d’en frémir etd’en rire. L’auteur, ou- plutôt le traducteur et l’éditeur utile decette abomination , qu’il était si bon de faire connaître , m’aprié de vous présenter son ouvrage de sa part, en vous assurantdes sentimens qu’il vous a voués , et qui vous sont dus par tousles amateurs de la raison et des lettres. Cet auteur est le mêmeabbé Morellet, ou Morlet, ou Mords-les , qui fut mis, il y a dix-huit mois , non à la grande inquisition aragonaise , mais à lapetite inquisition de P’rance , pour avoir dit, dans une visionmeilleure que celle d’Ézéchiel, qu’une méchante femme , qu’ilne nommait pas, était bien malade. Dieu ne tarda pas à vengerson prophète ; car avant qu’il fût sorti de prison , la méchantefemme était morte ; ce qui prouve qu’en effet elle ne se portait