CORRESPONDANCE
142
3 o juin 1765.
Vous êtes bien bon , mon cher maître , de prendre tant de partà l’injustice que j’éprouve; il est vrai qu’elle est sans exemple.Je sais que le ministre n’a point encore rendu de re'ponse défi-nitive ; mais vouloir me faire attendre et me faire valoir ce quim’est dû à tant de titres, c’est un outrage presque aussi grandque de me le refuser.Sans mon amour extrême pour ma liberté,j’aurais déjà pris mon parti de quitter la France, à qui je n’aidéjà fait que trop de sacrifices. J’approche de cinquante ans ; jecomptais sur la pension de l’Académie comme la seule res-source de ma vieillesse. Si cette ressource m’est enlevée, il fautque je songe à m’en procurer d’autres, car il est affreux d’êtrevieux et pauvre. Si vous pouviez savoir les charges considérableset indispensables, quoique volontaires,_ qui absorbent la plusgrande partie de mon très-petit revenu, vous seriez étonné dupeu que je dépense pour moi ; mais il viendra un temps, et cetemps n’est pas loin, où l’âge et les infirmités augmenterontmes besoins. Sans la pension du roi de Prusse, qui m’a toujoursété très-exactement j>ayée , j’aurais été obligé de me retirer ouà la campagne ou en province, ou d’aller chercher ma subsis-tance hors de ma patrie. Je ne doute point que ce prince,quand il saura ma position , ne redouble ses instances pour me£aire accepter la place qu’il me garde toujours , de président deson Académie ; mais le séjour de Postdam ne convient point àma santé , le seul bien qui me reste ; et d’ailleurs un roi esttoujours meilleur pour maîtresse que pour femme. Je vousavoue que ma situation m’embarrasse. Il est dur de se déplacerà cinquante ans , mais il ne l’est pas moins de rester chez soipour y essuyer des nasardes. Ce qui vous étonnera davantage,c’est que le ministre, qui en agit si indignement à mon égard ,a dit à M. le prince Louis qu’il n’avait rien à me reprocher, nipour mes écrits ni pour ma conduite. Le prince Louis voulaitaller au roi, qui sûrement ignore cette indignité ; mais il n’ena rien fait, dans la crainte de me nuire auprès du ministre,en voulant me servir. Ma seule consolation est de voir quel’Académie, le public, tous les gens de lettres , à l’exception deceux qui sont l’opprobre de la littérature, ne sont pas moinsindignés que vous du traitement que j’éprouve. J’espère que lesétrangers joindront leurs cris à ceux de la F’rance; et je vousprie de ne laisser ignorer à aucun de ceux que vous verrez, lenouveau genre de j>ersécution qu’on exerce contre les lettres.
Adieu, mon cher et illustre confrère; je suis très-sensible à