AVEC VOÊTAIRE. 145
donner un dégoût qu’il n’ose pourtant consommer. Il vientd’écrire à l’Académie des Sciences pour lui demander une se-conde fois son avis , qu’elle lui a déjà donné sans qu’il le luidemandât. On dit même que c’est cela en partie qui l’a piqué.L’Académie doit lui répondre demain : enfin il faut espérerque cela finira. Le roi de Prusse me presse de nouveau très-vivement ; mais, avec quelque indignité que la cour me traite ,Paris m’a si bien vengé de Versailles , pendant ma maladie,que j’aimerais mieux être magisler de Chaillot ou de Vaugirard ,que président de la plus brillante académie étrangère.. Je nem’attendais pas, je l’avoue , à l’intérêt que le public m’a té-moigné en cette occasion , et mes amis même ont été au-delàde ce que je pouvais désirer. Je puis dire qu’à quelque chose lemalheur est bon, puisqu’il m’a fait voir que j’avais en Francede la considération et des amis. Me voilà cloué pour jamais à cettebarque ou galère , comme vous voudrez l’appeler , à moins quequelque sous-pilote ne veuille me noyer, auquel cas ,
Je me sauve à la nage, et j’aborde où je pois.
Adieu , mon cher et illustre maître ; vous avez eu , et peut-être vous avez encore mademoiselle Clairon. Elle a été encoreplus maltraitée que moi ; mais on a besoin d’elle , et on ne Sesoucie guère de moi ; on la cajolera pour la ramener ; elle suc-combera peut-être et j’en serai fâché pour elle. Je voudrais qu’onapprît une bonne fois dans ce pays-ci à respecter les talens donton a besoin pour son plaisir ou pour son instruction, et à ne pascroire qu’après les avoir outragés et avilis, on les regagne pardes caresses. Je suis fâché de vous l’avouer, mon cher et illustremaître ; mais pourquoi n’épancherais-je pas mon cœur avecvous? vous avez un peu gâté les gens qui nous persécutent.J’avoue que vous avez eu besoin plus qu’aucun autre de lesménager , et que vous avez été obligé d’offrir une chandelle àLucifer pour vous sauver de Belzébuth ; mais Lucifer en estdevenu plus orgueilleux, sans que Belzébuth en ait été moinsméchant. Conservez-vous néanmoins pour la bonne cause,dussiez-vous brûler encore à regret quelque petit bout de chan-delle devant ces idoles que vous connaissez, Dieu merci, pource qu’elles sont.
Parlons de choses un peu moins tristes. Savez-vous que je vaisêtre sevré ? A quarante-sept ans , ce n’est pas s’y prendre de tropbonne heure. Je sors de nourrice où j’étais depuis vingt-cinqans; j’y prenais d’assez bon lait, mais j’étais renfermé dans uncachot où je ne respirais pas , et je sens que l’air m’est absolu-ment nécessaire ; je vais chercher un logement où il y en ait. 11