i 44 CORRESPONDANCE
les e'trangers me vengeront. Adieu, mon cher maître ; je nevous dis rien de la porteuse de cette lettre, elle porte sa recom-mandation avec elle.
Paris, i 3 auguste 1785.
J’ai pensé, mon cher et illustre maître, aller demander mapension au Père éternel , qui sûrement ne m’aurait pas traitéplus mal qu’on ne le fait à Versailles. Une inflammation d’en-trailles m’a mis un pied dans la barque à Caron , dans laquelleil me semble que je descendais sans regret. Heureusement oumalheureusement le grand danger n’a pas été long , quoique lemédecin , qui craignait une fièvre maligne , n’ait osé prononcerpendant plusieurs jours. Je suis à présent Lien rétabli, à un peude faiblesse près. Quel beau livre j’ai soufflé aux jésuites et auxjansénistes! et que de magnifiques choses ils auraient dites, sile diable m’avait emporté ! J’apprends , par une voie indirecte,qu’il a été au moment d’en faire autant de vous, mais que vouslui avez échappé comme moi. Il faut que le diable , qui nousguette l’un et l’autre , ne sache pas son métier , ou n’ait pas lesserres bien fortes ; il se console apparemment en pensant quece qui est différé n’est pas perdu.
Je suis bien aise que vous n’ayez point écrit en ma faveur àl’homme dont vous me parlez, par deux raisons; la première ,parce que je ne puis ni l’aimer ni l’estimer, ne fût-ce que parla protection ouverte qu’il a donnée à une satire infâme jouéesur le théâtre contre de fort honnêtes gens dont il n’avait pointà se plaindre ; il s’est déclaré l’ennemi des lettres , et je ne croispas que cela lui tourne à bien. Quoique je sente les inconvéniensde la pauvreté , j’aime mieux rester pauvre que de devoir mafortune à de pareilles gens , et je me souviens de trois beaux versde Zaire, que je cx-ains pourtant d’estropier
.... Il est affreux pour un cœur magnanime
D’attendre des bienfaits de ceux qu'on mésestime;
Leurs refus sont affreux; leurs bienfaits font rougir.
Ma seconde raison pour ne faire auprès de cet homme aucunedémarche , c’est que je suis persuadé , encore une fois , qu’il amoins influé que vous ne croyez dans l’avanie qu’on m’a faite ;je crois que la cabale des dévots , dont le petit bout de ministreSaint-Florentin a eu peur, y a plus de part que lui. Ajoutezque ce petit bout de ministre , qui ne me voit jamais dans sonantichambre avec mes auti-es confi-ères , a été tout capable deme prendre , par cela seul, en aversion , et de chercher à me