3 ;G O R ESPONDANCE
m’acquitter d’un devoir si précieux et si sacré pour moi. J’écri-vais il y a quelques années à votre majesté , dans un moment oùma frêle machine dépérissait de jour en jour , que je ne désiraisplus rien qu’une pierre sur ma tombe avec ces mots : Le grandFrédéric l’honora de ses bontés et de ses bienfaits. Cette pierreet ces mots sont aujourd’hui, sire , bien plus qu’autrefois , leseul désir qui me reste; la vie, la gloire , l’étude même, tout estdevenu insipide pour moi; je ne sens que la solitude démonâme, et le vide irréparable que mon malheur y a laissé. Matête , fatiguée et presque épuisée par quarante ans de méditationsprofondes, est aujourd’hui privée de cette ressource qui a si sou-vent adouci mes peines. Elle me laisse tout entier à ina mélan-colie; et la nature , anéantie pour moi, ne m’offre plus ni unobjet d’attachement, ni un objet même d’occupation. Mais, sire,pourquoi vous entretenir si long-temps de mes maux, lorsquevous avez à soulager ceux de tant d’autres? pourquoi vous fairece détail douloureux , lorsque je ne devrais vous parler que deslauriers que vous vous cueillîtes, il y a seize ans, à pareil jour,dans les plaines de Lignitz ? pourquoi vous parler enfin de mestristes intérêts, au milieu des grands intérêts qui vous occupent ?Puissent ces intérêts, sire, satisfaits et remplis, ajouter encoreà votre gloire et à l’éclat de votre règne ! puisse la nature , quivous a fait le plus grand des rois, vous rendre encore le plusheureux des hommes! puisse-t-elle ajouter à vos jours tousceux que je voudrais qu’elle retranchât aux miens ! puissé-jeenfin , en me traînant bientôt aux genoux de votre majesté, ré-pandre dans son sein mes dernières larmes, et mourir entre sesbras, plein de reconnaissance pour elle, après avoir joui encoreune fois du bonheur de la voir et de l’entendre, de la trouversensible à ce qui pénètre et remplit mon âme , de l’assurer sur-tout de la tendre vénération qu’elle m’a depuis si long-tempsinspirée, et qui est en ce moment plus juste et plus profondeque jamais. C’est avec ce sentiment que je serai tout le restede ma vie, etc.
Paris, 7 octobre 1776.
Sut R, des maux de tête violens et continuels, qui durant prèsde trois semaines m’ont empêché d’écrire et de penser, et, quisont la triste suite de ma disposition morale , m’ont paru d’autantplus cruels, qu’ils ne m’ont pas permis de répondre sur-le-champà l’admirable lettre que votre majesté a bien voulu m’écrire en-core sur mon malheur. Quelle lettre , sire ! et combien peu, jene dis pas de rois ( car ils 11e connaissent guère ce langage ),