38o CORRESPONDANCE
quand après les avoir quittés je me trouve seul dans l’univers,privé pour jamais d’un premier objet d’attachement et de pré-férence, mon âme affaissée «retbmbe douloureusement sur elle-même, et ne voit plus que le vide qui l’environne et qui la flé-trit; je suis comme les aveugles, profondément tristes quand ilssont seuls, mais que la société croit gais, parce que le momentoù ils conversent avec les hommes est le seul supportable poureux. J’ai beau suivre le conseil t que votre majesté veut bien medonner, et dont elle m’apprend qu’elle fait usage pour elle-même dans ses momens d’affliction ; j’ai beau lire les philosopheset chercher à me consoler avec eux , j’éprouve, comme le ditsi bien votre majesté , que les maladies de l’âme n’ont pointd’autres remèdes que des palliatifs, et je finis par me répétertristement ce que m’ont dit ces philosophes, que le vrai soula-gement à nos peines, c’est l’espoir de les voir finir bientôt avecla fin de la vie. Cela n’est pas fort consolant, mais comme le ditencore votre majesté, c’est un moyen que la nature nous donnede nous détacher de cette vie que nous sommes obligés de quit-ter. Cela me rappelle le mot d’un solitaire qui disait aux per-sonnes dont il recevait quelquefois la visite : Vous vojez unhomme presque aussi heureux que s’il était mort. Je suiscomme cette vieille femme qui voulait à toute force devenirdévote et qui n’y pouvait parvenir. Je m’excède, disait-elle , delivres de dévotion, je m’en bourre, et rien ne passe. J’éprouvedans un sens bien plus profond que le sens ordinaire, combienle malheur est un grand maître, combien une perte irréparablefait naître de réflexions, cruelles à la vérité , mais que sans elleon n’aurait jamais eues; combien une douleur pénétrante étendet agrandit l’âme, et combien une pensée est vaste quand onn’en a qu’une. ‘J’ai été touché jusqu’aux larmes , sire, par cesmots de votre dernière lettre, si pleins de bonté et d’intérêt :Je vous avais écrit avant-hier, et je ne sais comment je m’é-tais permis quelque badinage ; je me le suis reproché* en lisantvotre lettre. Ne vous reprochez rien, sire, et croyez que vousavez ce que Tacite dit de Germanicus , per séria, per jocoseumdem atumum , une âme qui intéresse également mon cœur,quand elle est sérieuse et quand elle est gaie. Vous mettez lecomble à vos bontés en employant même la poésie à ma conso-lation ; vous me dites en vers élégans et harmonieux ce quevous avez bien voulu me dire en prose éloquente et philoso-phique : votre prose, sire, devrait être signée Sénèque, Mon-taigne , et vos vers Lucrèce, Marc-Aurèle.
La pauvre madame Geoffrin est dans la même situation,entourée de médecins qui ne peuvent la soulager, de sots et de