AVEC LE ROI DE PRUSSE. 38 i
dévots qui l’ennuient, privée de voir les personnes qui lui plai-sent le plus, et moi de la triste douceur de mêler mes larmesavec les siennes.
Votre majesté veut bien me rassurer sur la guerre que jecraignais pour elle et surtout pour moi ; je désirerais bien vi-vement qu’elle put me rassurer de même sur sa santé dont l’étatchancelant m’alarme et m’afïïige. Ménagez-vous , sire, et con-servez-vous pour vos peuples, pour la philosophie et les lettres,et j’ose ajouter pour ma consolation. J’attends avec la plusgrande impatience le printemps prochain pour m’assurer parmoi-même de l’état de cette santé qui m’est si chère, et pourremplir les vœux de mon cœur, en mettant aux pieds de votremajesté les sentimens d’admiration , de reconnaissance , de vé-nération et de tendresse avec lesquels je suis plus que jamais, etc.
Paris, 3 o décembre 1776.
'iSibe, si je ne respectais les occupations de votre majestépresque autant que sa personne , si je ne savais qu’ellê a bienmieux à faire que de lire mes jérémiades ou mes sottises, leslettres que je prends la liberté de lui écrire seraient beaucoupplus fréquentes, quoiqu’elles ne le soient déjà que trop; tantcelles que votre majesté a la bonté de me répondre , me rem-plissent de consolation. Je commence à sentir plus efficacementl’effet des conseils qu’elle a bien voulu me donner, je me suisremis à la géométrie que j’avais comme abandonnée depuislong-temps, et j’en éprouve l’effet le plus salutaire ; ma vie n’estpas délicieuse, il s’en faut beaucoup ; mais elle commence àêtre tolérable, et j’espère que le temps, l’étude, et surtout lebonheur de voir bientôt votre majesté m’aideront à supportermon existence. Celle de la pauvre madame Geoffrin , à laquellevotre majesté veut bien s’intéresser , et par rapport à moi quil’aime tendrement, et par rapport à elle qui en est bien digne ,cette existence, sire, est toujours bien fâcheuse, et sans aucunespoir d’amélioration. Heureusement elle 11e paraît souffrirbeaucoup ni de corps, ni même d’esprit, et je bénis à cet égardsa destinée ; car il lui serait bien amer, si sa sensibilité moraleavait toute son énergie, d’être privée , dans la triste situationoù elle est, de voir ce qu’elle aime le mieux. Oh ! que votremajesté a bien raison de dire que la France , avec tous les phi-losophes dont elle se vante à tort ou à droit, est encore un despeuples les plus superstitieux et les moins avancés de l’Europe ,et que vos bons Allemands, que nos petits messieurs se donnentles airs de dédaigner , ne sont pas à beaucoup près aussi sots que