AVEC LE ROI DE PRUSSE. 435
la voirie. 11 n’y a pas grand mal à cela, ni pour lui , ni pourceux qui s’intéressent à sa mémoire ; mais il serait étrange quele gouvernement, qui n’aime pas les prêtres quoiqu’il les craigne,consentît à cette indignité , et je ne saurais le croire.
Ces prêtres, sire, que votre majesté méprise, parce qu’ellen’en a rien à craindre , ont ici de puissans protecteurs , et sontplus acharnés que jamais contre le progrès de la raison et deslumières. L’ouvrage le plus indifférent à cette vermine par sonobjet ne saurait paraître au jour , s’il n’est permis par les prêtresou par leurs suppôts ; car la bassesse et la faim leur en fonttrouver parmi les gens de lettres. Cette inquisition enchaîne etglace tous les esprits ; les injures qu’on vomit dans les chairescontre la raison et contre ses défenseurs, injures qui sont appuyéespar des magistrats imbéciles ou fanatiques , achèvent d’avilir etde décourager ce qu’il y a de plus éclairé et de plus estimabledans la nation. Je ne parle pas de ce malheur pour mou propreintérêt ; je suis plutôt spectateur que patient dans cette galère ,où je me tiens les bras croisés , bien résolu de ne plus rien im-primer, si j’imprime jamais, que dans un pays où la véritépuisse s’exprimer librement, sans offenser ni le roi , ni l’admi-nistration , ni les moéurs , ni l’honneur de personne. Mais je voistant de gens de lettres souffrir de cette persécution et decelte inqui-sition abominable , que je ne puis m’empêcher de les plaindre,quoique je ne partage pas leurs peines ; à peu près commeun vieil amant prend toujours intérêt au sort d’une anciennemaîtresse qu’il a tendrement aimée. Heureux , sire , les hommesqui peuvent comme vous commander à l’opinion , mépriser ensûreté les fripons et les sots , instruire leurs semblables sans avoirle fanatisme à craindre, et les obliger , même quand ils ne levoudraient pas , a être tolérans, modérés et raisonnables ! puis-siez-vous , sire , donner long-temps aux hommes de pareillesleçons , de pareilles lois et de pareils exemples !
Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération , etc.
Palis, i 5 décembre 1780, anniversaire de la bataille de Kcssclsdorl.
Sire , chaque lettre dont votre majesté m’honore , réveille enmoi les sentimens de reconnaissance , de vénération et de ten-dresse dont je suis depuis si long-temps pénétré pour elle; maisquelque profonds , sire, que ces sentiment soient en moi , ce 11esont pas ceux dont je suis en ce moment le plus occupé. Un sen-timent qui m’est plus cher encore, s’il est possible , parce qu'ilest plus personnel à votre majesté , pénètre et remplit mon âme