CORRESPONDANCE
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Paris , 3 novembre 1580.
St RE , il y a aujourd’hui, 3 novembre, vingt années , jour pourjour , que votre majesté se couvrait de gloire dans les plaines deTorgau , en arrachant aux Autrichiens la victoire qu’ils se flat-taient déjà d’avoir remportée. Votre majesté a depuis ajoutéecette gloire celle d’être le pacificateur et le vengeur de l’Alle-magne, d’être dans ses propres Etats le réformateur de la jus-tice , et dans l’Europe le modèle des guerriers et des rois. Qu’ily a de distance, sire, comme le dit Térence , entre un hommeet un autre ! et que je le sens bien tristement pour moi, quandje me rapproche de votre majesté , car je n’ose dire quand jem’y compare ! Le peu de force que j’avais encore il y a vingt ansdans mes facultés corporelles, intellectuelles et morales, s’estpresque entièrement évanoui ; il ne me reste d’énergie que dansle sentiment profond qui m’attache à votre majesté , tandisqu’elle conserve encore dans toute leur vigueur les rares quali-tés qui l’ont rendue si respectable à l’Europe depuis quaranteans qu’elle occupe le trône. Elle a même conservé sa gaieté ,comme je le vois avec enchantement par la dernière lettre qu’elleme fait l’honneur de m’écrire ; elle rit, et avec raison , des sot-tises des hommes -dont je ferais bien de rire aussi, et dont jerirais comme elle , si je digérais et si je dormais mieux. Le tra-vail et le plaisir que j’y éprpuvais , me soutenaient jadis , et metenaient lieu de tout ■ aujourd’hui qu’une heure d’application mefatigue , je n’ai plus cette ressource , et la tristesse s’empare demoi. Je 11e souffre pas à la vérité , du moins vivement, d’espritni de corps ; mais je suis dans cette langueur d’âme et d’organesqui rend insensible à tout. C’est que la nature in’a fait naîtrefaible , tandis qu’elle a donné à votre majesté des fibres propor-tionnées à la vigueur et à l’étendue de son génie.
Le sculpteur du buste de Voltaire , chez qui je vais souventpour le presser , me promet d’avoir fini incessamment ce bustedont j’espère que votre majesté sera parfaitement satisfaite. Ilfaut donc renoncer , puisque votre majesté le juge plus à propos,à voir sa statue dans l’église de Berlin, foulant aux pieds lasuperstition et le fanatisme. J’avoue, sire, que j’ai regret à cemonument, surtout quand je pense qu’il eût été érigé par ordrede votre majesté, et qu’il eût retracé aux siècles futurs les hon-neurs rendus par Auguste à Virgile. Croiriez-vous , sire, qu’011refuse ici à sa famille de lui faire un mausolée très-modeste dansla petite église obscure de province oii il est enterré ? On ditmême que les prêtres l’ont secrètement exhumé pour le jeter à