152 PRÉFACE DES PRÉCIEUSES RIDICULES.
prime! Encore si l'on m’avait donné du temps, j'aurais pumieux songer à moi, et j'aurais pris toutes les précautionsque messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont cou-tume de prendre en semblables occasions. Outre quelquegrand seigneur que j'aurais été prendre malgré lui pour pro-tecteur de mon ouvrage, et dont j'aurais tenté la libéra-lité par une épître dédicaloire bien fleurie, j'aurais tâché defaire une belle et docte préface ; et je ne manque point delivres qui m'auraient fourni tout ce qu'on peut dire de savantsur la tragédie et la comédie, l’étymologie de toutes deux,leur origine, leur définition, et le reste.
J'aurais parlé aussi à mes amis, qui, pour la recomman-dation de ma pièce, ne m'auraient pas refusé ou des versfrançais, ou des vers latins. J'en ai même qui m'auraientloué en grec; et l’on n’ignore pas qu’une louange en grec estd’une merveilleuse, efficace à la tête d'un livre. Mais on memet au jour sans me donner le loisir de me reconnaître ; etje ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pourjustifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. J'auraisvoulu faire, voir qu’elle se tient partout dans les bornes dela satire honnête et permise ; que les plus excellentes chosessont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méri-tent d’être bernés; que ces viciéuses imitations de ce qu'il ya de plus parfait ont été de tout temps la matière de la co-médie; et que, par la même raison que les véritables savantscl les vrais braves 11 e se sont point encore avisés de s'offenserdu Docteur de la comédie, et du Capitan , non plus que lesjuges, les princes et les rois de voir Trivclin (1), ou quelqueautre, sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince oule roi; aussi les véritables précieuses auraient tort de se pi-quer lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Maisenfin, comme j'ai dit, on 11 e me laisse pas le temps de respi-rer, et M. de Luynes (2) veut m'aller faire relier de ce pas :à la bonne heure, puisque Dieu l a voulu.
(1) Le Docteur, le Capitan et Triveîin, étaient trois personnages on carac-tères appartenant à la farce italienne.
•(2') Ce de Luynes était un libraire qui avait sa boutique dans la galerie duPalais.