380 LA CRITIQUE DE L’ÉCOLE DES FEMMES.
tous les jours assez de choses devant les yeux, pour acquérirquelque habitude de les connaître, et surtout pour ce qui estde la bonne et mauvaise plaisanterie.
DORANTE.
La cour a quelques ridicules, j'en demeure d’accord, et jesuis, comme on voit, le premier à les fronder. Mais, ma foi,il y en a un grand nombre parmi les beaux esprits de profes-sion; et si l'on joue quelques marquis, je trouve qu’il y a bienplus de quoi jouer les auteurs, et que ce serait une choseplaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savanteset leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d'assas-siner les gens de leurs ouvrages, leurs friandises de louanges,leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation, etleurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leursguerres d’esprit, et leurs combats de prose et de vers.
LYSIDAS.
Molière est bien heureux, Monsieur, d’avoir un protecteuraussi chaud que vous. Mais enfin, pour venir au fait, il estquestion de savoir si sa pièce est bonne, et je m’olfre d’ymontrer partout cent défauts visibles.
URANIE.
C’est une étrange chose de vous autres messieurs lespoètes, que vous condamniez toujours les pièces où tout lemonde court, et ne disiez jamais du bien que de celles oùpersonne ne va. Vous montrez pour les unes une haine in-vincible, et pour les autres une tendresse qui n’est pas con-cevable.
DORANTE.
C’est qu’il est généreux de se ranger du côté des affligés.
URANIE.
Mais, de grâce, monsieur Lysidas, faites-nous voir ces dé-fauts, dont je ne me suis point aperçue.
LYSIDAS.
Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient d’abord. Ma-dame, que cette comédie pèche contre toutes les règles del’art.
URANIE.
Je vous avoue que je n’ai aucune habitude avec ces mes-sieurs-là, et que je ne sais point les règles de l'art.
DORANTE. \
Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous em-barrassezles ignorants, et nous étourdissez tous les jours. Ilsemble, à vous ouïr parler, que ces règles de l’art soient lesplus grands mystères du monde; et cependant ce ne sont