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Tome I.
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LE FESTIN DE FIEKEE.

point mon âme à faire injustice aux autres; je conserve desyeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune leshommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’ilen soit, je ne puis refuser, mon coeur à tout ce que je voisd'aimable ; et dès qu'un beau visage me le demande, si j'enavais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations nais-santes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout leplaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une dou-ceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d unejeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'ony fait, à combattre, par des transports, par des larmes et dessoupirs, l'innocente pudeur d'une àme qui a peine à rendreles armes; à forcer pied à pied toutes les petites résistancesqu elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se-faitun honneur, et la mener doucement où nous avons envie dela faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y aplus rien à dire, ni rien à souhaiter ; tout le beau de la pas-sion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'untel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos dé-'sirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d'uneconquête à faire. Enlin, il n’est rien de si doux que de triom-pher de la résistance d’une belle personne; et j'ai, sur ce su-jet, l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellementde victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à bornerleurs souhaits. 11 n’est rien qui puisse arrêter l'impétuositéde mes désirs ; je me sens un cœur à aimer toute la terre: et,comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d'aul res mon-des, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

SGANAREI.LE.

Vertu de ma vie ! comme vous' débitez ! 11 semble que vousayez appris cela par cœur, et vous parlez tout comme unlivre.

DON JUAN.

Qu’as-tu à dire là-dessus?

SGANARELLE.

Ma foi, j'ai à dire... Je ne sais que dire; car vous tournezles choses d une manière, qu’il semble que vous avez raison ;el cependant il est vrai que vous ne l’avez pas. J'avais les plusbelles pensées du monde, et vos discours m’ont brouillé toutcela. Laissez faire; une autre fois, je mettrai mes raisonne-ments par écrit, pour disputer avec vous.

DON JUAN.

Tu feras bien.