VI
SUPPLÉMENT A LA VIE ÉE P. CORNEILLE.
A beaucoup de probité naturelle il a joint, danstous les temps de sa vie, beaucoup de religion, etplus de piété que le commerce du monde n’en per-met ordinairement. Il a eu souvent besoin d’étrerassuré par des casuistes sur ses pièces de théâtre,et ils lui ont toujours fait grâce en faveur de lapureté qu’il avait établie sur la scène, des noblessentiments qui régnent dans ses ouvrages, et de lavertu qu’il a mise jusque dans l’amour.
SUPPLÉMENT
A LA VIE DE P. CORNEILLE.
A voir M. de Corneille, on ne l’aurait pas crucapable de faire si bien parler les Grecs et les Ro-mains, et de donner un si grand relief aux senti-ments et aux pensées des héros. T.a première foisque je le vis, je le pris pourun marchand de Rouen.Son extérieur n’avait rien qui parlât pour son es-prit; et sa conversation était si pesante, qu’elledevenait à charge dès qu’elle durait un peu. Unegrande princesse qui avait désiré le voir et l’en-tretenir, disait qu’il ne fallait pointl’écouter ailleursqu’à l’hôtel de Bourgogne. Certainement M. deCorneille se négligeait trop, ou, pour mieux dire,la nature qui lui avait été si libérale en des chosesextraordinaires, l’avait comme oublié dans lesplus communes. Quand ses familiers amis, quiauraient souhaité de le voir parfait en tout, luifaisaient remarquer ses légers défauts, il souriait,et disait : Je n’en suis pas moins pour cela PierreCorneille. Il n’a jamais parlé bien correctement lalangue française; peut-être ne se mettait-il pas enpeine de cette exactitude.
Quand il avait composé un ouvrage, il le lisaità madame de Fontenelle, sa sœur, qui en pouvaitbien juger. Cette dame avait l’esprit fort juste; etsi la nature s’était avisée d’en faire un troisièmeCorneille, ce dernier n’aurait pas moins brillé queles deux autres : mais elle devait être ce qu'elle aété pour donner à ses frères un neveu, dignehéritier de leur mérite et de leur gloire.
Les premières pièces de théâtre de M. de Cor-neille ont été plus heureuses que parfaites ; lesdernières ont été plus parfaites qu’heureuses; etcelles du milieu ont mérité l’approbation et leslouanges que le public a données aux premièresmoins par lumière que par sentiment. (Vigneuede Marville.)
Simple, timide, d’une ennuyeuse conversation ,il (Corneille) prend un mot pour un autre, et ilne juge de la bonté de sa pièce que par l’argentqui lui en revient; il ne sait pas la réciter, ni lire
son écriture. Laissez-le s’élever par la composi-tion , il n’est pas au-dessous d’Auguste, de Pom-pée, de Nicomède, d’IIéraclius; il est roi et ungrand roi, il est politique, il est philosophe : ilentreprend de faire parler des héros, de les faireagir; il peint les Romains : ils sont plus grandset plus Romains dans ses vers que dans leur his-toire. (La Bruyère, ch. xii, des Jugements.)
Corneille étant venu un jour à la Comédie, où iln’avait point paru depuis deux ans, les acteurss’interrompirent d’eux-mêmes; le grand Condé, leprince deConti, et généralement tous ceux quiétaient sur le théâtre, se levèrent ; les loges sui-virent leur exemple; le parterre se signala par desbattements de mains et des acclamations quirecommencèrent à tous les entr’actes. Des mar-ques d’une distinction si flatteuse devaient êtrebien embarrassantes pour un homme dont la mo-destie allait de pair avec le mérite. Si Corneilleeût pu prévoir cette espèce de triomphe, personnene doute qu’il ne se fût abstenu de paraître auspectacle. ( Tableau historique de l'esprit des lit-térateurs, t. II, p. G4, 1785, in-8°. 4 vol.)
Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet
par d’autres que par moi. Je voulais vous
envoyer la Champmêlé pour vous réchauffer 1»pièce. Le personnage de Bajazet est glacé; lesmœurs des Turcs y sont mal observées; le dénoû-ment n’est, point bien préparé; on n’entre pointdans les raisons de cette grande tuerie : il y 8pourtant des choses agréables, mais rien de par-faitement beau, rien qui enlève, point de ces tiradesde Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine; sentons - entoujours la différence. Vive notre vieil ami Cor-neille! Pardonnons lui de méchants vers en faveurdes divines et sublimes beautés qui nous trans-portent : ce sont des traits de maître inimitables-En un mot, c’est le bon goût : tenez-vous-y ■(Madame de Sévigné.)
Étant, une fois près de Corneille sur le théâtre)à une représentation de Bqjazet{ 1672), il me dit :Je megarderais bien de le dire à d’autres que vous»parce qu’on pourrait croire que j’en parle p arjalousie; mais, prenez-y garde, il n’y a pas un seulpersonnage dans ce Bajazet qui ait les sentimentsqu’il doit avoir, et que l’on a à Constantinople :ils ont tous, sous un habit turc, le sentimeu 1qu’on a au milieu de la France. Il avait raison, ft