XII
DISCOU US SU H LE POEME DRAMATIQUE.
il s’en fâche, il menace Ptoloniée, il le veut obligerd’immoler les conseillers de cet attentat à cetillustre mort. Ce roi, surpris de cette réception, sipeu attendue, se résout à prévenir César, et con-spire contre lui, pour éviter, par sa perte, le mal-heur dont il se-voit menacé. Ce n’est pas encoreassez; il faut savoir ce qui réussira de cette con-spiration. César en a l’avis, et Ptoloniée, périssantdans un combat avec ses ministres, laisse Cléo-pâtre en paisible possession du royaume dont elledemandait la moitié, et César hors de péril. L’au-diteur n’a plus rien à demander, et sort satisfait,parce que l’action est complète.
Je connais des gens d’esprit ', et des plus sa-vants en l’art poétique, qui m’imputent d’avoirnégligé d’achever le Cul , et quelques autres demes poèmes, parce que je n’v conclus pas précisé-ment le mariage des premiers acteurs, et que je neles envoie point marier au sortir du théâtre. Aquoi il est aisé de répondre que le mariage n’estpoint un achèvement nécessaire pour la tragédieheureuse, ni même pour la comédie. Quant à lapremière, c’est le péril d’un héros qui la constitue,et lorsqu’il en est sorti, l’action est terminée.Bien qu’il ait de l’amour, il n’est pas besoin qu’ilparle d’épouser sg maîtresse quand la bienséance11e le permet pas; et il suffit d’en donner l’idéeaprès en avoir levé tous les empêchements, sanslui en faire déterminer le jour. Ce serait une choseinsupportable que Chimène en convînt avec Ro-drigue dès le lendemain qu’il a tué son père; etRodrigue serait ridicule, s’il faisait la moindre dé-monstration de le désirer. Je dis la même chosed’Antiochus. Il ne pourrait dire de douceurs à Ro-dogune qui ne fussent de mauvaise grâce, dansl’instant que sa mère se vient d’empoisonner à leursyeux, et meurt dans la rage de n’avoir pu les fairepérir avec elle. Pour la comédie, Aristote ne luiimpose point d’autre devoir pour conclusion quede rendre amis ceux qui étaient ennemis. Cequ’il faut entendre un peu plus généralement queles termes ne semblent porter, et l’étendre à laréconciliation de toute sorte de mauvaise intelli-gence; comme quand un (ils rentre aux bonnesgrâces d’un père qu’on a vu en colère contre luipour ses débauches, ce qui est une fin assez ordi-naire aux anciennes comédies; ou que deux amants,séparés par quelque fourbe qu’on leur a faite, oupar quelque pouvoir dominant, se réunissent parl’éclaircissement de cette fourbe, ou par le con-sentement de ceux qui y mettaient obstacle; ce
i. Ces savants en l’art poétique ne paraissent passavantsdans la connaissance du cœur humain. Corneille en savaitbeaucoup plus qu’eux. Ce qui nous paraît ici de plus extra-ordinaire, c’est que, dans les premiers temps si tumultueuxde la grande répulalion du Cid y les ennemis de Corneille luireprochaient d’avoir marié Chiiuènc avec le meurtrier deson père le propre jour de sa mort, ce qui n’était pas vrai :au contraire la pièce huit par ce beau vers :
l faire 1<> temps, et ion roi,
qui arrive presque toujours dans les nôtres, qui n’ontque très-rarement une autre fin que des mariages.Nous devons toutefois prendre garde que ce con-sentement 11e vienne pas par un simple change-ment de volonté, mais par un événement qui enfournisse l’occasion. Autrement il n’y aurait pasgrand artifice au dénoôment d’une pièce, si, aprèsl’avoir soutenue durant quatre actes, sur l’auto-rité d’un père qui n’approuve point les inclinationsamoureuses de son fils ou de sa fille, il y consen-tait tout d’un coup au cinquième, par cette seuleraison que c’est le cinquième, et que l’auteur n’o-serait en faire six. Il faut un effet considérablequi l’y oblige, comme si l’amant de sa fille lui sau-vait la vie eu quelque rencontre où il fût prèsd’être assassiné par ses ennemis; ou que, parquelque accident inespéré, il fût reconnu pourêtre de plus grande condition, et mieux dans lafortune qu’il 11e paraissait.
Comme il est nécessaire que l’action soit com-plète, il faut aussi 11’ajouter rien au delà; parceque, quand l’effet est arrivé, l’auditeur ne souhaiteplus rien, et s’ennuie de tout le reste. Ainsi lessentiments de joie qu’ont deux amants qui sevoient réunis après de longues traverses doiventêtre bien courts ; et je ne sais pas quelle grâce aeue chez les Athéniens la contestation de Ménélaset de Teucer pour la sépulture d’Ajax, que So-phocle fait mourir au quatrième acte ; mais je saisbien que, de notre temps, la dispute du même Aja<et d’Ulysse pour les armes d’Aehille après sa mortlassa fort les oreilles, bien qu’elle partît d’unebonne main. Je 11e puis déguiser même que j’a*peine encore à comprendre comment on a pu souf-frir le cinquième acte de Mélite et de la Feuve-O1111’y voit les premiers acteurs que réunis ensem-ble , et ils n’y ont plus d’intérêt qu’à savoir lesauteurs de la fausseté ou de la violence qui les < 1séparés. Cependant ils en pouvaient être déjà in-struits, si je l’eusse voulu, et semblent n’être plussur le théâtre que pourservirde témoinsau mariag ede ceux du second ordre ; ce qui fait languir toutecette fin, où ils n’ont point de part. Je n’ose attri-buer le bonheur qu’eurent ces deux comédies sl’ignorance des préceptes, qui était assez général®en ce temps-là, d’autant que ees mêmes préceptes!bien ou mal observés, doivent faire leur effetibon ou mauvais, sur ceux même qui, faute de le®savoir, s’abandonnent au courant des sentiment 1 ’naturels : mais je 11e puis que je 11’avoue du moin®que la vieille habitude qu’on avait alors à ne vo^rien de mieux ordonné a été cause qu’on ne spoint indigné contre ses défauts, et que la non• veauté d’un genre de comédie très-agréable, equi jusque-là n’avait point paru sur la scène,fait qu’on a voulu trouver belles toutes les paru®,d’un corps qui plaisait à la vue, bien qu’il n’enpas toutes ses proportions dans leur justesse.
La comédie et la tragédie se ressemblent encr»
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