Buch 
Oeuvres de P. et TH. Corneille / précédées de la vie de P. Corneille par Fontenelle et des discours sur la poésie dramatique
Seite
108
JPEG-Download
 

108 l*OLYEUCTE, A(

l’an 250, sons l’empire (le Décius; leur demeureétait dans Mélitène, capitale d’Arménie ; leur reli-gion différente, Néarque étant chrétien, et Po-lveucte suivant encore la secte des gentils, maisayant toutes les qualités dignes d’un chrétien , etune grande inclination à le devenir. L’empereurayant fait publier un édit très-rigoureux contre leschrétiens , cette publication donna un grand trou-ble à Néarque , non pour la crainte des supplicesdont il était menacé, mais pour l’appréhensionqu’il eut que leur amitié ne souffrît quelque sépa-ration ou refroidissement par cet édit, vu lespeines qui y étaient proposées à ceu,x de sa reli-gion , et les honneurs promis à ceux du parti con-traire ; il en conçut un si profond déplaisir, queson ami s’en aperçut; et l’ayant obligé de lui endire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrirson cœur : Ne craignez point, lui dit-il, que l’éditde l'empereur nous désunisse ; j'ai vu cette nuitle Christ que vous adorez ; il m’a dépouillé d’unerobe sale pour me revêtir d’une autre toute lumi-neuse, et m’a fait monter sur un cheval ailé pourle suivre : cette vision m’a résolu entièrement àfaire ce qu’il y a longtemps que je médite; le seulnom de chrétien me manque ; et vous-même, toutesles fois que vous m’avez parlé de votre grandMessie, vous avez pu remarquer que je vous aitoujours écouté avec respect ; et quand vous m’avezlu sa vie et ses enseignements, j’ai toujours admiréla sainteté de ses actions et de ses discours. () Néar-que ! si je ne me croyais pas indigne d’aller à luisans être initié de ses mystères et avoir reçu lagrâce de ses sacrements, que vous verriez éclaterl’ardeur que j’ai de mourir pour sa gloire et lesoutien de ses éternelles vérités ! Néarque l’ayantéclairci sur l’illusion du scrupule où il était parl’exemple du bon larron, qui eu un moment mé-rita le ciel, bien qu’il n’edt pas reçu le baptême ;aussitôt notre martyr, plein d’une sainte ferveur,prend l’édit de l’empereur, crache dessus, et le dé-chire en morceaux qu’il jette au vent ; et voyantdes idoles que le peuple portait sur les épaulespour les adorer, il les arrache à ceux qui les por-taient, les brise contre terre, et les foule aux pieds,étonnant tout le monde et son ami même par lachaleur de ce zèle, qu’il n’avait pas espéré.

Son beau-père Félix, qui avait la commissionde l’empereur pour persécuter les chrétiens, ayantvu lui-même ce qu’avait fait son gendre, saisi dedouleur de voir l’espoir et l’appui de sa familleperdus, tâche d’ébranler sa constance , première-ment par de belles paroles, ensuite par des me-naces, enfin par des coups qu'il lui fait donner parses bourreaux sur tout le visage : mais n’eu ayantpu venir à bout, pour dernier effort il lui envoiesa fille Pauline, afin de voir si ses larmes n’au-raient point plus de pouvoir sur l’esprit d’un marique n’avaient eu ses artifices et ses rigueurs. Iln’avance rien davantage par là; au contraire,

GTE I, SCÈNE l.

voyant que sa fermeté convertissait beaucoup depaïens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêtfut exécuté sur l’heure; et le saint martyr, sansautre baptême que de son sang, s’en alla prendrepossession de la gloire que Dieu a promise à ceuxqui renonceraient à eux-mêmes pour l’amour de lui-

Voilà en peu de mots ce qu’en dit Surius : lesonge de Pauline , l’amour de Sévère, le baptêmeeffectif de Polyeucte, le sacrifice pour la victoirede l’empereur, la dignité de Félix (pie je fais gou-verneur d’Arménie, la mort de Néarque, la con-version de Félix et de Pauline, sont des inventionset des embellissements de théâtre. I,a seule vic-toire de l’empereur contre les Perses a quelquefondement dans l’histoire; et sans chercher d’au-tres auteurs, elle est rapportée par M. Coeffeteaudans son Histoire romaine ; mais il ne dit pas, Mqu’il leur imposa tribut, ni qu’il envoya faire dessacrifices de remercîment en Arménie.

Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularitésselon l’art, ou non, les savants en jugeront ; monbut ici n’est pas de les justifier, mais seulementd’avertir le lecteur de ce qu’il en peut croire.

PERSONNAGES.

FELIX, sénateur romain, gouverneur d'Arménie.POLYELCTK, seigneur arménien, gendre de Félix.SEVKItE, chevalier romain, favori du l’empereur Décie.NÉAItyrii, seigneur arménien, ami de l’olyeucle.PAULINE, tille de Félix, et femme de Polyeucte.STUATOiStt'.E, confidente de Pauline.

ALPIN, confident de Félix.

FAlllAN, domestique de Sévère.

(ILEON, domestique de Félix.

Trois uaiidus.

La scène est à Mélitène, capitale d’Arménie, dans le palaisde Félix.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PRE ' E.

POLYFUCTF , N F Alt QU F.

N ÉABQUE. !

Quoi! vous vous arrêtez aux songes d’une fenn ,,f ’De si faibles sujets troublent celte grande âme !

Ft ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvéS’alarme d’un péril qu'une femme a rêvé!

l'ULYEUCTE.

Je sais ce qu’est un songe, et le peu de croyantQu’un homme doit donner à sou extravagance»Qui d’un amas confus des vapeurs de la nuitForme de vains objets que le réveil détruit;