212 LA SUITE DU M ENTE U K
MÉLISSE.
Est-ce un mal que mes yeux ne puissent dissiper ?
DORANTE.
Votre amour le fait naître, et vos yeux le redoublent.
MÉLISSE.
Si je ne puis calmer les soucis qui vous troublent,Mon amour avec vous saura les partager. ;
dorante. j
Ab! vous les aigrissez, les voulant soulager ! !
Puis-je voir tant d’amour avec tant de mérite, |
Et dire sans mourir qu’il faut que je vous quitte? jmélisse. !
Vous me quittez ! ô ciel! mais, Lyse, soutenez;
Je sens manquer la force à mes sens étonués.DOUANTE.
Ne croissez point ma plaie, elle est assez ouverte;Vous me montrez en vain la grandeur de ma perte.
Ce grand excès d’amour que font voir vos douleursTriomphede mon cœur sans vaincre mes malheurs.
On ne m’arrête pas pour redoubler mes chaînes,
On redouble ma flamme, on redouble mes peines ;Mais tous ces nouveaux feux qui viennent m’embra-Me donnent seulement plus de fers à briser, [ser
MÉLISSE.
Donc à m’abandonner votre âme est résolue?
DORANTE.
Je cède à la rigueur d’une force absolue.
MÉLISSE.
Votre manque d’amour vous y fait consentir.
DORANTE.
Traitez-moi de volage et me laissez partir;
Vous me serez plus douce en m’étant plus cruelle.
Je ne pars toutefois que pour être fidèle ;
A quelques lois par là qu'il me faille obéir,
Je m’en révolterais, si je pouvais trahir.
Sachez-en le sujet; et peut-être, madame,
Que vous-même avolirez, en lisant dans mon Ame,Qu’il faut plaindre Dorante au lieu de l’accuser;
Que plus il quitte en vous, plus il est à priser,
Et que tant de faveurs dessus lui répanduesSur un indigne objet ne sont pas descendues.
Je ne vous redis point combien il m’était douxDe vous connaître enfin, et de loger chez vous,
Ni comme avec transport je vous ai rencontrée :
Par cette porte, hélas ! mes maux ont pris entrée,
Par ce dernier bonheur mon bonheur s’est détruit;
Ce funeste départ en est Punique fruit,
Et ma bonne fortune, à moi-même contraire,
Me fait perdre la sœur par la faveur du frère.
Le cœur enflé d’amour et de ravissement,
J’allais rendre à Pbiliste un mot de compliment ;Mais lui tout aussitôt, sans le vouloir entendre :
« Cher ami, m’a-t-il dit, vous logez chez Cléandre,
« Vous aurez vu sa sœur, je l’aime, et vous pouvez« Me rendre beaucoup plus que vous ne me devez :k En faveur de mes feux parlez à cette belle ;
, ACTE V, SCÈNE III.
« Et comme mon amour a peu d’accès chez elle»
« Faites l’occasion quand je vous irai voir. »
A ces mots j’ai frémi sous l’horreur du devoir.Par ce que je lui dois, jugez de ma misère;Voyez ce que je puis, et ce que je dois faire.
Ce cœur qui le trahit, s’il vous aime aujourd'huiNe vous trahit pas moins s’il vous parle pour luiAinsi, pour n’offenser son amour ni le vôtre,Ainsi, pour n’être ingrat ni vers l’un ni versl’auti' e iJ’ôte de votre vue un amant malheureux,
Qui ne peut plus vous voir sans voustrabirtousdeux •
I.ui, puisque à son amour j’oppose ma présence;Vous, puisqu’en sa faveur je m’impose silence.
MÉLISSE.
C’est à Philiste donc que vous m’abandonnez?
Ou plutôt c’est Pbiliste à qui vous me donnez?Votre amitié trop ferme, ou votre amour trop lâche’51’ôtant ce qui me plaît, me rend ce qui me fâche-Que c’est à contre-temps faire l’amant discret,Qu’en ces occasions conserver un secret !
11 fallait découvrir... mais, simple! je m’abuse;Un amour si léger eut mal servi d’excuse;
Un bien acquis sans peine est un trésor en l’a" ’Ce qui emlte si peu ne vaut pas en parler :
La garde en importune, et la perte en console;
Et pour le retenir, c’est trop qu’une parole.DORANTE.
Quelle excuse, madame! et quel remercîment!
Et quel compte eüt-il fait de l’amour d’un moine”*’Allumé d’un coup d’œil? car lui dire autre cho se 'I.ui conter de vos feux la véritable .cause,
Que je vous sauve un frère, et qu’il me doit le j” 1 ”’Que la reconnaissance a produit votre amour,C’était mettre en sa main le destin de Cléandre,C’était trahir ce frère en voulant vous défendre,C’était me repentir de l’avoir conservé,
C’était l’assassiner après l’avoir sauvé;
C’était désavouer ce généreux silenceQu'au péril de mon sang garda mon innocence.Et perdre, en vous forçant à ne plus in’esthne r »Toutes les qualités qui vous firent m’aimer.MÉLISSE.
Hélas ! tout ce discours ne sert qu’à me confondJe n’y puis consentir, et ne sais qu’y répondre-Mais je découvre enfin l’adresse de vos coups,Vous parlez pour Pbiliste, et vous faites pour' 0Vos dames de Paris vous rappellent vers e * ,eS j )f ].Nos provinces pour vous n’en ont point d’assezSi dans votre prison vous avez fait l’amant, lJe ne vous y servais que d’un amusement.
A peine en sortez-vous que vous changez de stjPour quitter la maîtresse il faut quitter la "
Je ne vous retiens plus, allez.
DORANTE.
Puisse à vos yen-
M’écraser à l’instant la colère des cieux,