SERTORIUS
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES.1062 .
PRÉFACE DE VOLTAIRE.
Après tant de tragédies peu dignes de Corneillevoici une où vous trouverez souvent l’auteur dec ‘n>iu; elle mérite plus d’attention et de remarquesÉ* e les autres. L’entrevue de Pompée et de Serto-r ' Us eut le succès qu’elle méritait ; et ce succès^'’eilla tous ses ennemis. Le plus implacable était'•ors l’abbé d’Aubignac, homme célèbre en sone O)ps, et que sa Pratique du Théâtre, toute mé-?!°cre qu’elle est, faisait regarder comme unlégislateur en littérature. Cet abbé, qui avait été° n gtemps prédicateur, s’était acquis beaucoup deCf édit dans les plus grandes maisons de Paris. Ile iait bien douloureux sans doute à l’auteur dede voir un prédicateur et un homme deéttres considérable écrire à madame la duchessee Retz, à l’abri d’un privilège du roi, des chosesauraient flétri un homme moins connu etlr> °iiis estimé que Corneille.
" Vous êtes poète, et poète de théâtre, dit-il à cegtand homme, dans sa quatrième dissertation' pressée à madame de Retz ; vous êtes abandonnéa Une vile dépendance des histrions ; votre com-merce ordinaire n’est qu’avec leurs portiers; vosa uiis ne sont que des libraires du Palais. Il fau-' ^ r ait avoir perdu le sens, aussi bien que vous,P°ur être en mauvaise humeur du gain que vousPouvez tirer de vos veilles et de vos empresse-,lip nts auprès des histrions et des libraires. IlY °us arrive assez souvent, lorsqu’on vous loue,' ( lue vous n’êtes plus affamé de gloire, mais d’ar-8®nt... Défaites-vous, monsieurde Corneille, de cesMauvaises façons de parler, qui sont encore plusMauvaises que vos vers... J’avais cru, comme( Plusieurs, que vous étiez le poète de la Critique< e l’École des Femmes, et que Licidas était uni( “oui déguisé comme celui de M. de Corneille;( ' ar vous êtes sans doute le marquis de Masca-
av ' c °nnno Vcrlliarltc, la Toison d'or, etc., qui ont paru,lm
« rille, qui piaille toujours, qui ricane toujours,« qui parle toujours, et ne dit jamais rien qui« vaille, etc. » Ces horribles platitudes trouvaientalors des protecteurs, parce que Corneille étaitvivant. Jamais les Zoïle, les Gacon, les Fréron,n’ont vomi de plus grandes indignités. Il attaquaCorneille sur sa famille, sur sa personne; il exa-mina jusqu’à sa voix, sa démarche, toutes sesactions, toute sa conduite dans son domestique;et dans ces torrents d’injures il fut secondé par lesmauvais auteurs, ce que l’on croira sans peine.
J’épargne à la délicatesse des honnêtes gens, età des yeux accoutumés à ne lire que ce qui peutinstruire et plaire, toutes ces personnalités, toutesces calomnies que répandirent contre ce grandhomme ces faiseurs de brochures et de feuillesqui déshonorent la nation, et que l’appât du plusléger et du plus vil gain engage encore plus quel’envie à décrier tout ce qui peut faire honneur àleur pays, à insulter le mérite et la vertu, à vomirimposture sur imposture, dans le vain espoir quequelqu’un de leurs mensonges pourra venir enfinaux oreilles des hommes en place, et servir àperdre ceux qu’ils ne peuvent rabaisser. On allajusqu’à lui imputer des vers qu’il n’avait pointfaits ; ressource ordinaire de la basse envie, maisressource inutile : car ceux qui ont assez de lâchetépour faire courir un ouvrage sous le nom d’ungrand homme, n’ayant jamais assez de génie pourl’imiter, l’imposture est bientôt reconnue.
Alais enfin rien ne put obscurcir la gloire deCorneille, la seule chose presque qui lui restât.Le public de tous les temps et de toutes les nations,toujours juste à la longue, ne juge les grandshommes que par leurs bons ouvrages, et non parce qu’ils ont fait de médiocre ou de mauvais.
Les belles scènes du Cid, les admirables mor-ceaux des Horaces, les beautés nobles et sages deCinna, le sublime de Cornélie, les rôles de Sévèreet de Pauline, le cinquième acte de liodogune, laconférence de Sertorius et de Pompée ; tant debeaux morceaux, tous produits dans un temps oul’on sortait à peine de la barbarie, assureront à