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Oeuvres de P. et TH. Corneille / précédées de la vie de P. Corneille par Fontenelle et des discours sur la poésie dramatique
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SERTORIUS, ACTE III, SCÈNE II.

SERTORIUS.

Le séjour de votre potentat,

Qui n’a que ses fureurs pour maximes d’état ?

Je n’appelle plus Rome un enclos de muraillesQue ses proscriptions comblent de funérailles; .Ces murs, dont le destin fut autrefois si beau,N’en sont que la prison, ou plutôt le tombeau :Mais, pour revivre ailleurs dans sa première force,Avec les faux Romains elle a fait plein divorce ;Et, comme autour de moi j’ai tous ses vrais appuis,Rome n’est plus dans Rome, elle est touteoù je suis.

Parlons pourtant d’accord. Je ne sais qu’une voieQui puisse avec honneur me donner cette joie.Unissons-nous ensemble, et le tyran est bas :Rome à ce grand dessein ouvrira tous ses bras.Ainsi nous ferons voir l'amour de la patrie,

Pour qui vont les grands cœurs jusqu'à l’idolâtrie;Et nous épargnerons ces (lots de sang romainQue versent tous les ans votre bras et ma main.

POMPÉE.

Ce projet, qui pour vous est tout brillant de gloire,N”aurait-il rien pour moi d’une action trop noire?Moi (jui commande ailleurs, puis-je servir sousSERTOniUS. [vous?

Du droit de commander je ne suis point jaloux ;Je ne l’ai qu’eu dépôt, et je vous l’abandonne,Non jusqu’à vous servir de ma seule personne ;

Je prétends un peu plus: mais dans cette unionDe votre lieutenant m’envîriez-vous le nom ?

POMPÉE.

l)e pareils lieutenants n’ont des chefs qu’en idée ;Leur nom retient pour eux l'autorité cédée;

Ils n’en quittentque l’oinbre;et l’on ne sait que c’estDe suivre ou d’ohéir que suivant qu’il leur plaît.Je sais une autre voie, et plus noble et plus sûre.Sylla, si vous voulez, quitte sa dictature;

Et déjà de lui-même il s’en serait démis,

S’il voyait qu’eu ces lieux il n’eût plus d’ennemis.Mettez les armes bas, je réponds de l’issue,

J’en donne ma parole après l’avoir reçue.

Si vous êtes Romain, prenez l’occasion.

SERT0R1US.

Je ne m’éblouis point de cette illusion.

Je connais le tyran, j’en vois le stratagème;

Quoi qu’il semble promettre, il est toujours lui-më-Yous qu’à sa défiance il a sacrifié [me.

Jusques à vous forcer d’être son allié...

POMPÉE.

Hélas ! ce mot me tue, et, je le dis sans feinte,C’est l’unique sujet qu’il m’a donné de plainte.J’aimais mon Aristie, il m’en vient d’arracher,Mon cœur frémit encore à me le reprocher :

Vers tant de biens perdus sans cesse il me rappelle:Et je vous rends, seigneur, mille grâces pour elle,A vous, à ce grand cœur dont la compassionDamne ici l’honorer de sa protection.

SERTORIUS.

Protéger hautement les vertus malheureuses,C’est le moindre devoir des âmes généreuses ;Aussi fais-je encor plus, je lui donne un époux.

POMPÉE.

Un époux ! dieux! qu’entends-je ! Et qui, seigneur ?

SERTORIUS.

Moi-

POMPEE.

Vous?

Seigneur, toute son âme est à moi dès l’enfance :N’imitez point Sylla par cette violence;

Mes maux sont assez grands, sans y joindre celuiDe voir tout ce que j’aime entre les bras d’autrui-

SERTORIUS.

(à Aristie, qui cnlre.)

Tout est encore à vous. Venez, venez, madame,Faire voir quel pouvoir j’usurpe sur votre âme,

Et montrer, s’il se peut, à tout le genre humainLa force qu’on vous fait pour me donner la maim

POMPÉE.

C'est elle-méine, ô ciel !

SERTORIUS.

Je vous laisse avec elle,

Et sais que tout son cœur vous est encor fidèle-Reprenez votre bien ; ou ne vous plaignez plus,

Si j’ose m’enrichir, seigneur, de vos refus.

SCENE II.

POMPÉE, ARISTIE.

POMPÉE.

Me dit-on vrai, madame, et serait-il possible.-•

ARISTIE.

Oui, seigneur, il est vrai que j’ai le cœur sensible ’Suivant qu’on m’aime ou hait, j’aime ou hais à i» 01 '

[ tou 1 '’

Et ma gloire soutient ma haine et mon amour-.Mais, si de mou amour elle est Ja souveraine,

Elle n’est pas toujours maîtresse de ma haine ;

Je ne la suis pas même; et je hais quelquefoisEt moins que je ne veux, et moins que je ne doi* -

POMPÉE.

Cette haine a pour moi toute son étendue,Madame, et la pitié ne l’a point suspendue ;

La générosité n’a pu la modérer.

aristie.

Vous ne voyez donc pas qu’elle a peine à dure» ■Mon feu, qui n’est éteint que parce, qu’il doit l’ut 1Cherche en dépit de moi le vôtre pour renaître,

Et je sens qu’à vos yeux mon courroux chance*Trébuche, perd sa force, et meurt en vous parla*M’aimeriez-vous encor, seigneur?

POMPÉE. _ ,

Si je vous aime •