66 GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS,
pour gouverner la république ; mais c’est une chose qu’ona vue toujours, que de bonnes lois, qui ont fait qu’une pe-tite république devient grande, lui deviennent à chargelorsqu’elle s’est agrandie : parce qu’elles étaient telles queleur effet naturel était de faire un grand peuple, et non pasde le gouverner.
Il y a bien de la différence entre les lois bonnes et leslois convenables, celles qui font qu’un peuple se rend maî-tre des autres, et celles qui maintiennent sa puissance lors-qu’il l’a acquise.
Il y a à présent dans le monde une république que pres-que personne ne connaît 1 , et qui, dans le secret et le si-lence, augmente ses forces chaque jour. Il est certain que,si elle parvient jamais à l’état de grandeur où sa sagessela destine, elle changera nécessairement ses lois ; et ce nesera point l’ouvrage d’un législateur, mais celui de la cor-ruption même.
Rome était faite pour s’agrandir, et ses lois étaient ad-mirables pour cela. Aussi, dans quelque gouvernementqu’elle ait été, sous le pouvoir des rois, dans l’aristocra-tie, ou dans l’état populaire, elle n’a jamais cessé de fairedes entreprises qui demandaient de la conduite, et y aréussi. Elle ne s’est pas trouvée plus sage que tous les au-tres Etats de la terre en un jour, mais continuellement;elle a soutenu une petite, une médiocre, une grande for-tune , avec la même supériorité, et n’a point eu de pros-pérités dont elle n’ait profité, ni de malheur dont elle nese soit servie.
Elle perdit sa liberté parce qu’elle acheva trop tôt sonouvrage a .
1 Le canton de Berne.
2 [On pourrait ajouter aux causes de la ruine de Rome beaucoup d’in-