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Grandeur et décadence des Romains : politique des Romains; dialogue de Sylla et d'Eucrate; Lysimaque et Pensées; lettres persanes et temple de Gnide / par Montesquieu
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104 GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS,

huaient de tout leur pouvoir et même de leur personneà ses plaisirs ; ils prodiguaient pour lui toutes les richessesde l’empire ; et, quand elles étaient épuisées, le peuplevoyant sans peine dépouiller toutes les grandes familles,il jouissait des fruits de la tyrannie ; et il en jouissait pu-rement, car il trouvait sa sûreté dans sa bassesse. De telsprinces haïssaient naturellement les gens de bien : ils sa-vaient qu’ils n’en étaient pas approuvés 1 ; indignés de lacontradiction ou du silence d’un eitoyen austère, enivrésdes applaudissements de la populace, ils parvenaient às’imaginer que leur gouvernement faisait la félicité publi-que, et qu’il n’y avait que des gens malintentionnésqui pussent le censurer.

Caligula était un vrai sophiste dans sa cruauté : commeil descendait également d’Antoine et d’Auguste, il disaitqu’il punirait les consuls s’ils célébraient le jour de ré-jouissance établi en mémoire de la victoire d’Actium, etqu’il les punirait s’ils ne le célébraient pas ; et Drusille,à qui il accorda des honneurs divins, étant morte, c’étaitun crime de la pleurer parce qu’elle était déesse, et dene la pas pleurer parce qu’elle était sa sœur.

C’est ici qu’il faut se donner le spectacle des choses hu-maines. Qu’on voie dans l’histoire de Rome tant de guerresentreprises, tantdesang répandu, tant de peuples détruits,

1 Les Grecs avaient des jeux où il était décent de combattre, commeil était glorieux d’y vaincre; les Romains n’avaient guère que des spec-tacles , et celui des infâmes gladiateurs leur était particulier. Or, qu’ungrand personnage descendit lui-même sur l’arène ou montât sur lethéâtre, la gravité romaine ne le souffrait pas. Comment un sénateuraurait-il pu s’y résoudre, lui à qui les lois défendaient de contracter au-cune alliance avec des gens que les dégoûts ou les applaudissementsmême du peuple avaient flétris? Il y parut pourtant des empereurs; etcette folie, qui montrait en eux le plus grand déréglement du cœur, unmépris de ce qui était beau, de ce qui était honnête, de ce qui étaitbon, est toujours marquée chez les historiens avec le caractère de latyrannie.