196 DIALOGUE DE SYLLA ET D’EUCRATE.
a toujours travaillé à renverser l’un et l’autre. Mais celuiqui est assez ambitieux pour le servir contre le sénat et leslois, le fut toujours assez pour devenir son maître. C’estainsi que nous avons vu linir tant de républiques dans laGrèce et dans l’Italie.
« Pour prévenir un pareil malheur, le séuat a toujoursété obligé d’occuper à la guerre ce peuple indocile. Il a étéforcé malgré lui à ravager la terre, et à soumettre tant denations dont l’obéissance nous pèse. A présent que l’u-nivers n’a plus d’ennemis à nous donner, quel serait ledestin delà république? Et sans moi le sénat aurait-il puempêcher que le peuple, dans sa fureur aveugle pour laliberté, ne se livrât lui-même à Marius, ou au premiertyran qui lui aurait fait espérer l’indépendance?
« Les dieux, qui ont donné à la plupart des hommesune lâche ambition, ont attaché à la liberté presque au-tant de malheurs qu’à la servitude. Mais, quelque doiveêtre le prix de cette noble liberté, il faut bien le payeraux dieux.
« La mer engloutit les vaisseaux, elle submerge despays entiers ; elle est pourtant utile aux humains.
« La postérité jugera ce que Rome n’a pas encore oséexaminer : elle trouvera peut-être que je n’ai pas versé as-sez de sang, et que tous les partisans de Marius n’ont pasété proscrits.
« — Il faut que je l’avoue, Sylla, vous m’étonnez.Quoi! c’est pour le bien de votre patrie que vous avezversé tant de sang! et vous avez eu de l’attachement pourelle!
« _ Eucrate, me dit-il, je n’eus jamais cet amour do-minant pour la patrie, dont nous trouvons tant d’exem-ples dans les premiers temps de la république : et j’aime