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LETTRES PERSANES.
tu méprises toute instruction : tu viens pour te former dansun pays où l’on cultive les beaux-arts, et tu les regardescomme pernicieux. Te le dirai-je, Rhédi? je suis plus d’accordavec toi que tu ne l’es avec toi-mêine.
As-tu bien réfléchi à l’état barbare et malheureux où nousentraînerait la perte des arts? Il n’est pas nécessaire de sel’imaginer, on peut le voir. Il y a encore des peuples sur laterre chez lesquels un singe passablement instruit pourraitvivre avec honneur ; il s’y trouverait à peu près à la portéedes autres habitants : on ne lui trouverait point l’esprit sin-gulier, ni le caractère bizarre ; il passerait tout comme un au-tre, et serait distingué même par sa gentillesse.
Tu dis que les fondateurs des empires ont presque tousignoré les arts. Je ne te nie pas que des peuples barbaresn’aient pu, comme des torrents impétueux, se répandre suria terre, et couvrir de leurs armées féroces les royaumes lesmieux polieés. Mais, prends-y garde, ils ont appris lesarts ou les ont fait exercer aux peuples vaincus ; sans celaleur puissance aurait passé comme le bruit du tonnerre et destempêtes.
Tu crains, dis-tu, que Ton n’invente quelque manière dedestruction plus cruelle que celle qui est eu usage. Non : siune fatale invention venait à se découvrir, elle serait bientôtprohibée par le droit des gens; et le consentement unanimedes nations ensevelirait cette découverte. Il n’est point de l’in-térêt des princes de faire des conquêtes par de pareilles voies :ils doivent chercher des sujets, et non pas des terres.
Tu te plains de l’invention de la poudre et des bombes ; tutrouves étrange qu’il n’y ait plus de place imprenable : c’est-à-dire que tu trouves étrange que les guerres soient aujourd'huiterminées plus tôt qu’elles ne Tétaient autrefois.
Tu dois avoir remarqué, en lisant les histoires, que, depuisl’invention de la poudre , les batailles sont beaucoup moinssanglantes qu’elles ne Tétaient, parce qu’il n’y a presque plusde mêlée.