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LETTRES PERSANES.
Depuis la dévastation de l’Amérique, les Espagnols , quiont pris la place de ses anciens habitants , n’ont pu la repeu-pler ; au contraire, par une fatalité que je ferais mieux denommer une justice divine, les destructeurs se détruisenteux-mêmes , et se consument tous les jours.
Les princes ne doivent donc point songer à peupler degrands pays par des colonies. Je ne dis pas qu’elles ne réussis-sent quelquefois; il y a des climats si heureux, que l’espèces’y multiplie toujours : témoin ces îles 1 qui ont été peupléespar des malades que. quelques vaisseaux y avaient abandon-nés , et qui y recouvraient aussitôt la santé.
Mais quand ces colonies réussiraient, au lieu d’augmenterla puissance, elles ne feraient que la partager, à moins qu’el-les n’eussent très-peu d’étendue, comme sont celles que l'onenvoie pour occuper quelque place pour le commerce.
Les Carthaginois avaient, comme les Espagnols , décou-vert l’Amérique, ou au moins de grandes îles dans lesquellesils faisaient un commerce prodigieux ; mais quand ils virentle nombre de leurs habitants diminuer, cette sage républiquedéfendit à ses sujets ce commerce et cette navigation.
J’ose le dire, au lieu de faire passer les Espagnols dans lesIndes, il faudrait faire repasser les Indiens et tous les métisen Espagne ; il faudrait rendre à cette monarchie tous sespeuples dispersés ; et, si la moitié seulement de ces grandescolonies se conservait, l’Espagne deviendrait la puissance del’Europe la plus redoutable.
On peut comparer les empires à un arbre dont les branchestrop étendues ôtent tout le suc du tronc, et ne servent qu’àfaire de l’ombrage.
Rien ne devrait corriger les princes de la fureur des con-quêtes lointaines que l’exemple des Portugais et des Es-pagnols.
Ces deux nations ayant conquis, avec une rapidité inconce-vable , des royaumes immenses, plus étonnées de leurs vic-
1 L’auteur parle peut-être de Vite de Bourbon. (P.) .