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LETTRES PERSANES.
Je te l’avoue, Usbek, je n’ai jamais vu couler les larmes depersonne sans être attendri : je sens de l’humanité pourles malheureux, comme s’il n’y avait qu’eux quifussent hom-mes; et les grands même, pour lesquels je trouve dans moncœur de la dureté quand ils sont élevés, je les aime sitôtqu’ils tombent. ,
En effet, qu’ont-ils affaire, dans la prospérité, d’une inu-tile tendresse? elle approche trop de l’égalité. Ils aiment bienmieux du respect, qui ne demande point de retour. Mais,sitôt qu’ils sont déchus de leur grandeur, il n’y a que nosplaintes qui puissent leur en rappeler l’idée.
Je trouve quelque chose de bien naïf, et même de biengrand, dans les paroles d’un prince qui, près de tomber entreles mains de ses ennemis, voyant ses courtisans autour delui qui pleuraient : Je sens, leur dit-il, à vos larmes que jesuis encore votre roi,
A Paris, le 3de la lune de Clialval, 1718.
CXXVIII. RICA A IBBEN,
A Smyrne.
Tu as ouï parler mille fois du fameux roi de Suède 1 . Ilassiégeait une place dans un royaume qu’on nomme la Nor-wége : comme il visitait la tranchée, seul avec un ingénieur,il a reçu un coup dans la tête, dont il est mort. On a fait sur-le-champ arrêter son premier ministre 2 : les états se sontassemblés, et l’ont condamné à perdre la tête.
Il était accusé d’un grand crime : c’était d’avoir calomniéla nation, et de lui avoir fait perdre la confiance de son roi,forfait qui, selon moi, mérite mille morts.
1 Charles XII. Il fut tué au siège de Fredericshall, le 12 décembre1718 , à l’âge de trente-six ans. « II n’était point Alexandre, mais il au-rait été le meilleur soldat d’Alexandre. » (Voyez l’Esprit des Lois, liv. X,eh. xui.) (P.)
2 l.e baron de Gortz. (P.)