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LETTRES PERSANES. 443
Car enfin, si c’est une mauvaise action de noircir dansl’esprit du prince le dernier de ses sujets, qu’est-ce lorsquel’on noircit la nation entière , et qu’on lui ôte la bienveillancede celui que la Providence a établi pour faire son bonheur?
Je voudrais que les hommes parlassent aux rois comme lesanges parlent à notre saint prophète.
Tu sais que dans les banquets sacrés, où le seigneur desseigneurs descend du plus sublime trône du monde pour secommuniquer à ses esclaves, je me suis fait une loi sévèrede captiver une langue indocile ; on ne m’a jamais vu aban-donner une seule parole qui pût être amère au dernier de sessujets. Quand il m’a fallu cesser d’être sobre, je n’ai pointcessé d’être honnête homme; et, dans cette épreuve de ‘notrefidélité, j’ai risqué ma vie, et jamais ma vertu.
Je ne sais comment il arrive qu’il n’y a presque jamais deprince si méchant, que son ministre ne le soit encore davan-tage ; s’il fait quelque action mauvaise, elle a presque toujoursété suggérée; de manière que l’ambition des princes n’estjamais si dangereuse que la bassesse d’âme de ses conseillers.Mais comprends-tu qu’un homme qui n’est que d’hier dansle ministère, qui peut-être n’y sera pas demain, puisse devenirdans un moment l’ennemi de lui-même, de sa famille, desa patrie, et du peuple qui naîtra à jamais de celui qu’il vafaire opprimer ?
Un prince a des passions : le ministre les remue ; c’est dece côté-là qu’il dirige son ministère ; il n’a point d’autre but,ni n’en veut connaître. Les courtisans le séduisent par leurslouanges ; et luile flatte plus dangereusement par ses conseils,par les desseins qu’il lui inspire, et parles maximes qu’il luipropose.
A Paris, le 25 de la lune de Saphar, 171».