LETTRES PERSANES. 447
des mesures qu’il prend pour humilier l’empereur des Turcset celui des Mogols.
A peine ont-ils épuisé le présent, qu’ils se précipitent dansl’avenir; et, marchant au-devant de la Providence, ils la pré-viennent sur toutes les démarches des hommes. Us conduisentun général par la main ; et, après l’avoir loué de mille sot-tises qu’il n’a pas faites, ils lui en préparent mille autres qu’ilne fera pas.
Ils font voler les armées comme les grues, et tomber lesmurailles comme des cartons ; ils ont des ponts sur toutesles rivières, des routes secrètes dans toutes les montagnes,des magasins immenses dans les sables brûlants : il ne leurmanque que le bon sens.
Il y a un homme, avec qui je loge, qui reçut cette lettred’un nouvelliste; comme elle m’a paru singulière, je la gar-dai ; la voici :
« Monsieur,
« Je me trompe rarement dans mes conjectures sur les« affaires du temps. Le 1" janvier 1711, je prédis que l’em-« pereur Joseph mourrait dans le cours de l’année : il est vrai« que, comme il se portait fort bien, je crus que je me fe-« rais moquer de moi si je m’expliquais d’une manière bien« claire; ce qui fit que je me servis de termes un peu énigma-
tiques ; mais les gens qui savent raisonner m’entendirent« bien. Le 17 avril de la même année, il mourut de la petite-« vérole.
« Dès que la guerre fut déclarée entre l’empereur et les« Turcs, j’allai chercher nos messieurs dans tous les coins des«Tuileries; je les assemblai près du bassin, et leur prédis« qu’on ferait le siège de Belgrade, et qu’il serait pris. J’ai été« assez heureux pour que ma prédiction ait été accomplie. Il« est vrai que, vers le milieu du siège, je pariai cent pistoles« qu’il serait pris le 18 août * ; il lie fut pris que le lendemain :
« peut-on perdre à si beau jeu?
- * 1717.