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LETTRES PERSANES.
ses pas, et les jeux se .présentaient en foule au-devant d’elle.
Il y avait plus de huitjours qu’elle était dans cette demeureheureuse, que, toujours hors d’elle-même, elle n’avait pasfait une seule réflexion ; elle avait joui de son bonheur sansle connaître, et sans avoir eu un de ces moments tranquillesoù l’âme se rend , pour ainsi dire, compte à elle-même, ets’écoute dans le silence des passions.
Les bienheureux ont des plaisirs si vifs, qu’ils peuvent ra-rement jouir de cette liberté d’esprit : c’est pour cela qu’at-tachés invinciblement aux objets présents , ils perdent entiè-rement la mémoire des choses passées, et n’ont plus aucunsouci de cc qu’ils ont connu ou aimé dans l’autre vie.
Mais Anaïs, dont l'esprit était vraiment philosophe , avaitpassé presque toute sa vie à méditer; elle avait poussé ses ré-flexions beaucoup plus loin qu’on n’aurait dii t’attendre d’unefemme laissée à elle-même. La retraite austère que son mari1 ui avait fait garder ne lui avait laissé que cet avantage. C’estcette force d’esprit qui lui avait fait mépriser la crainte dontses compagnes étaient frappées, et la mort, qui devait êtrela lin de ses peines et le commencement de sa félicité.
Ainsi elle sortit peu à peu de l’ivresse des plaisirs, et s’en-ferma seule dans un appartement de son palais. Elle se laissaaller à des réflexions bien douces sur sa condition passée etsur sa félicité présente; elle ne put s’empêcher de s’attendrirsur le malheur de ses compagnes : ou est sensible à des tour-ments que l’on a partagés. Anais ne se tint pas dans les simplesbornes de la compassion : plus tendre envers ces infortunées,elle se sentit portée à les secourir.
Elle donna ordre à un de ces jeunes hommes qui étaientauprès d’elle de prendre la figure de son mari, d’aller dansson sérail, de s’en rendre maître, de l’en chasser, et d’y res-ter à sa place jusqu’à ce qu’elle le rappelât.
L’exécution fut prompte : il fendit les airs, arriva à la portedu sérail d’ibrahim, qui n’y était pas. Il frappe, tout lui estouvert; les eunuques tombent à ses pieds. Il vole vers les ap-