LETTRES PÊRSANES. 479
hier ? quelle relation ont-elles avec les vents pour apaiser lestempêtes, avec la poudre à canon pour en vaincre l’effort,avec ce que les médecins appellent l’humeur peccante et lacause morbifique des maladies pour les guérir?
Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que ceux qui fatiguentleur raison pour lui faire rapporter de certains événements àdes vertus occultes n’ont pas un moindre effort à faire pours’empêcher d’en voir la véritable cause.
Tu me diras que de certains prestiges ont fait gagner unebataille; et moi je te dirai qu’il faut que tu t’aveugles, pourne pas trouver dans la situation du terrain, dans le nombreou dans le courage des soldats, dans l’expérience des capitai-nes , des causes suffisantes pour produire cet effet dont tuveux ignorer la cause.
Je te passe pour un moment qu’il y ait des prestiges : passe-moi à mon tour , pour un moment, qu’il n’y en ait point ;car cela n’est pas impossible. Cette concession que tu me faisn’empêche pas que deux armées ne puissent se battre : veux-tu que dans ce cas-là, aucune des deux ne puisse remporterla victoire ?
Crois-tu que leur sort restera incertain jusqu’à ce qu’unepuissance invisible vienne le déterminer? que tous les coupsseront perdus, toute la prudence vaine, et tout le courageinutile ?
Penses-tu que la mort, dans ces occasions, rendue pré-sente de mille manières, ne puisse pas produire dans les es-prits ces terreurs paniques que tu as tant de peine à expliquer ?Veux-tu que, dans une armée de cent mille hommes, il nepuisse pas y avoir un seul homme timide? Crois-tu que ledécouragement de celui-ci ne puisse pas produire le découra-gement d’un autre ? que le second, qui quitte un troisième,ne lui fasse pas bientôt abandonner un quatrième? Il n’enfaut pas davantage pour que le désespoir de vaincre saisissesoudain toute une armée, et la saisisse d’autant plus facile-ment qu’elle se trouve plus nombreuse.