LE TEMPLE DE GMUE. 5ii)
elle est fâchée quand je la quitte ; et comme si je pouvais vivre sanselle, elle me fait promettre de revenir. Je lui dis toujours que jel’aime, elle me croit ; je lui dis que je l’adore , elle le sait ; mais elleest ravie comme si elle ne le savait pas. Quand je lui dis qu’elle faitla félicité de ma vie, elle me dit que je fais le bonheur de la sienne.Enfin elle m’aime tant, qu’elle me ferait presque croire que je suisdigne de son amour.
il y avait un mois que je voyais Camille sans oser lui dire que jel’aimais , et sans oser presque me le dire à moi-même : plus je la trou-vais aimable; moins j’espérais d’être celui qui la rendrait sensible. Ca-mille , tes charmes me touchaient ; mais ils me disaient que je ne teméritais pas.
Je cherchais partout à t’oublier ; je voulais effacer démon cœur touadorable image. Que je suis heureux ! je n’ai pu y réussir : cette imagey est restée, et elle y vivra toujours.
Je dis à Camille : J’aimais le bruit du monde, et je cherche la so-litude; j'avais des vues d'ambition, et je ne désire plus que ta présence ;je voulais errer sous des climats reculés, et mon cœur n’est pius ci-toyen que des lieux où tu respires : tout ce qui n’est point toi s’estévanoui de devant mes yeux.
Quand Camille m’a parlé de sa tendresse, elle a encore quelquechose à me dire; elle croit avoir oublié ce qu’elle m'a juré mille fois.Je suis si charmé de l’entendre, que je feins quelquefois de ne la pascroire, pour qu’elle touche encore mon cœur ; bientôt règne entrenous ce doux silence , qui est le plus doux langage des amants.
Quand j’ai été absent de Camille, je veux lui rendre compte de ceque j’ai pu voir ou entendre. De quoi m’entretiens-tu ? me dit-elle ;parle-moi de uos amours ; ou , si tu n’as rien pensé, si tu n’as rien àme dire, cruel, laisse-moi parler. *
Quelquefois elle me dit eu m’embrassant : Tu es triste. Il est vrai,lui dis-je; mais la tristesse des amants est délicieuse; je sens coulermes larmes, et je ne sais pourquoi, car tu m’aimes ; je n’ai point desujet de me plaindre, et je me plains. Ne me retire point de la langueuroù je suis ; laisse-moi soupirer en même temps mes peines et mesplaisirs.
Dans les transports de l’amour, mon âme est trop agitée; elle estentraînée vers son bonheur sans en jouir : au lieu qu’à présent jegoûte ma tristesse même. N’essuie point mes larmes : qu’importe queje pleure, puisque je suis heureux ?