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Grandeur et décadence des Romains : politique des Romains; dialogue de Sylla et d'Eucrate; Lysimaque et Pensées; lettres persanes et temple de Gnide / par Montesquieu
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ARSACE EX ISMÉNIE.

mon refus serait infailliblement suivide sa mort, mon esprit se confon-dait , et je m’abandonnais à mon malheur.

« Je fus conduit dans le palais du roi, et il ne me fut plus permisd’en sortir. Je vis ce lieu fait pour l’abattement de tous , et les déli-ces d’un seul ; ce lieu où, malgré le silence, les soupirs de l’amoursont à peine entendus ; ce lieu où régnent la tristesse et la magnifi-cence , où tout ce qui est inanimé est riant, et tout ce qui a de la vieest sombre,où tout semeutavec le maitre, et tout s’engourdit aveclui.

« Je fus présenté le même jour à la princesse; elle pouvait m’acca-bler de ses regards, et il ne me fut pas permis de lever les miens.Étrange effet de la grandeur ! Si ses yeux pouvaient parler, les miensne pouvaient répondre. Deux eunuques avaient un poignard à lamain, prêts à expier dans mon sang l’affront de la regarder.

« Quel état pour un cœur comme le mien, d’aller porter dansmon lit l’esclavage de la cour, suspendu entre les caprices et les dé-dains superbes ; de ne sentir plus que le respect, et de perdre pourjamais ce qui peut faire la consolation de la servitude même, la dou-ceur d’aimer et d’être aimé!

« Mais quelle fut ma situation lorsqu’un eunuque de la princessevint me faire signer l’ordre de faire sortir de mon palais toutes mesfemmes ! « Signez, me dit-il ; sentez la douceur de ce commandement :« je rendrai compte à la princesse de votre promptitude à obéir. »Mon visage se couvrit de larmes; j’avais commencé d’écrire, et je«^arrêtai. «Degrâce, dis-je àl’eunuque, attendez ; je me meurs... —« Seigneur, me dit-il, ily va de votre tête et delà mienne; signez : nous« commençons à devenir coupables : on compte les moments; je de-« vrais être de retour. » Ma main tremblante ou rapide ( car mon es-prit était perdu) traça les caractères les plus funestes que je pusseformer.

« Mes femmes furent enlevées la veille de mon mariage ; mais Ar-dasire, qui avait gagné un de mes eunuques, mit une esclave de sataille et de son air sous ses voiles et ses habits, et se cacha dans unlieu secret. Elle avait fait entendre à l’eunuque qu’elle voulait se re-tirer parmi les prêtresses des dieux.

« Ardasire avait l’âme trop haute pour qu’une loi qui, sans aucunsujet, privait de leur état des femmes légitimes, pût lui paraître faitepour elle. L’abus du pouvoir ne lui faisait point respecter le pouvoir.Elle appelait de cette tyrannie à la nature, et de son impuissance àson désespoir.