Buch 
Grandeur et décadence des Romains : politique des Romains; dialogue de Sylla et d'Eucrate; Lysimaque et Pensées; lettres persanes et temple de Gnide / par Montesquieu
Entstehung
Seite
533
JPEG-Download
 

ARSACE ET ISMÉNîE.

53a

« La cérémonie du mariage se fit dans le palais. Je menai la prin-cesse clans ma maison. Là, les concerts, les danses, les festins, toutparut exprimer une joie que mon cœur était bien éloigné de sentir.

« La nuit étant venue, toute la cour nous quitta. Les eunuquesconduisirent la princesse dans son appartement : hélas! c’était celuioù j’avais fait tant de serments à Ardasire. Je me retirai dans le mien,plein de rage et de désespoir.

« Le moment fixé pour l’hymen arriva. J’entrai dans ce corridor,presque inconnu dans ma maison même, par où l’amonr m’avait con-duit tant de fois. Je marchais dans les ténèbres, seul, triste, pensif,quand tout à coup un flambeau fut découvert. Ardasire, un poignardà la main, parut devant moi. « Arsace, dit-elle, allez dire à votre« nouvelle épouse que je meurs ici; dites-lui cjue j’ai disputé votre« cœur jusqu’au dernier soupir. » Elle allait se frapper; j’arrêtai samain. « Ardasire, m’écriai-je, quel affreux spectacle veux-tu me« donner!...» et lui ouvrant mes bras : « Commence par frapper« celui qui a cédé le premier à une loi barbare. » Je la vis pâlir, et lepoignard lui tomba des mains. Je l’embrassai, et je ne sais par quelcharme mon âme sembla se calmer. Je tenais ce cher objet; je melivrai tout entier au plaisir d’aimer. Tout, jusqu’à l’idée de monmalheur, fuyait de ma pensée. Je croyais posséder Ardasire; et ilme semblait que je ne pouvais plus la perdre. Étrange effet de l’amour!mon cœur s’échauffait, et mon âme devenait tranquille.

« Les paroles d’Ardasire me rappelèrent à moi-même. « Arsace,k me dit-elle, quittons ces lieux infortunés, fuyons. Que craiguons-« nous? nous savons aimer et mourir... — Ardasire, lui dis-je, je« jure que vous serez toujours à moi ; vous y serez comme si vous ne« sortiez jamais de ces bras : je ne me séparerai jamais de vous. J’at-teste les dieux que vous seule ferez le bonheur de ma vie... Vous« me proposez un généreux dessein •. l’amour me l’avait inspiré : il me« l’inspire encore par vous ; vous allez voir si je vous aime. »

« Je la quittai,.et, plein d’impatience et d’amour, j’allai partout don-ner mes ordres. La porte de l’appartement de la princesse fut fermée.Je pris tout ce que je pus emporter d’or et de pierreries. Je fis pren-dre à mes esclaves divers chemins, et partis seul avec Ardasire dansl’horreur de la nuit, .espérant tout, craignant tout, perdant quelque-fois mon audace naturelle, saisi par toutes les passions, quelquefois paries remords mêmes, ne sachant si je suivais mon devoir, ou l’amour,qui le fait oublier.

ib.