ARSACE ET ISMÉNIE.
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toujours la tristesse. Cette tristesse vient de la solitude du cœur, quise sent toujours fait pour jouir, et qui ne jouit pas ; qui se sent tou-jours fait pour les autres, et qui ne les trouve pas.
« Ainsi nous aurions goûté des plaisirs que donne la nature toutesles fois qu’on ne la fuit pas ; nous aurions passé notre vie dans la joie,l’innocence, et la paix ; nous aurions compté nos années par le re-nouvellement des fleurs et des fruits ; nous aurions perdu nos annéesdans la rapidité d’une vie heureuse; j’aurais vu tous les jours Arda-sire, et je lui aurais dit que je l’aimais; la môme terre aurait reprisson âme et la mienne. Mais tout à coup mon bonheur s’évanouit, etj’éprouvai le revers du monde le plus affreux.
« Le prince du pays était un tyran capable de tous les crimes, maisrien ne le rendait si odieux que les outrages continuels qu’il faisait àun sexe sur lequel il n’est pas seulement permis de lever les yeux. 11apprit, par une esclave sortie du sérail d’Ardasire, qu’elle était laplus belle personne de l’Orient. Il n’en fallut pas davantage pour ledéterminer à me l’enlever. Une nuit, une grosse troupe de gens ar-més entoura ma maison, et, le matin, je reçus un ordre du tyran delui envoyer Ardasire. Je vis l’impossibilité de la faire sauver. Ma pre-mière idée fut de lui aller donner la mort dans le sommeil du elleétait ensevelie. Je pris mon épée, je courus, j’entrai dans sa chambre,j’ouvris les rideaux ; je reculai d’horreur, et tous mes sens se glacè-rent. Une nouvelle rage me saisit. Je voulus allerme jeter au milieude ces satellites, et immoler tout ce qui se présenterait à moi. Monesprit s’ouvrit pour un dessein plus suivi, et je me calmai. Je résolusde prendre les habits que j’avais eus il y avait quelques mois, demonter, sous le nom d’Ardasire, dans la litière que le tyran lui avaitdestinée, de me faire mener à lui. Outre que je ne voyais point d’au-tre ressource, je sentais en moi-même du plaisir à faire une actionde courage sous les mêmes habits avec lesquels l’aveugle amour avaitauparavant avili mon sexe.
« J’exécutai tout de sang-froid. J’ordonnai que Ton cachât à Ar-dasire le péril que je courais, et que, sitôt que je serais parti, on la fitsauver dans un autre pays. Je pris avec moi un esclave dont je con-naissais le courage, et je me livrai aux femmes et aux eunuques quele tyran avait envoyés. Je ne restai pas deux jours en chemin; et,quand j’arrivai, la nuit était déjà avancée. Le tyran donnait un fes-tin à ses femmes et à ses courtisans, dans une salle de ses jardins. Ilétait dans celte gaieté stupide que donne la débauche lorsqu’elle a