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Grandeur et décadence des Romains : politique des Romains; dialogue de Sylla et d'Eucrate; Lysimaque et Pensées; lettres persanes et temple de Gnide / par Montesquieu
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ALSACE ET ISMÉNIE.

5 (i«

« Un pêcheur vint nous vendre un poisson : on m’apporta une baguefort riche qu’on avait trouvée dans son gosier.

« Un jour, manquant d’argent, j’envoyai vendre quelques pierre-ries à la ville prochaine : on m’en apporta le prix, et quelques joursaprès je vis sur ma table les pierreries.

« Grands dieux ! dis-je en moi-même, il m’est donc impossible dem’appauvrir !

« Nous voulûmes tenter le génie, et nous lui demandâmes unesommeimmense.il nous fit bien voir que nos vœux étaient indiscrets.Nous trouvâmes quelques jours après sur la table la plus petite sommeque nous eussions encore reçue. Nous ne pûmes, en la voyant, nousempêcher de rire. « Le génie nous joue, dit Ardasire. Ah ! m’écriai-je,« les dieux sont de bons dispensateurs : la médiocrité qu’ils nous« accordent vaut bien mieux que les trésors qu’ils nous refusent. »

« Nous n’avions aucune des passions tristes. L’aveugle ambition,la soif d’acquérir, l’envie de dominer, semblaient s’éloigner de nous,et être les passions d’un autre univers. Ces sortes de biens ne sontfaits que pour entrer dans le vide des âmes que la nature n’a pointremplies. Ils n’ont été imaginés que par ceux qui se sont trouvés in-capables de bien sentir les autres.

« Je vous ai déjà dit que nous étions adorés de cette petite nationqui formait notre maison. Nous nous aimions, Ardasire et moi; etsans doute que l’effet naturel de l’amour est de rendre heureux ceuxqui s’aiment. Mais cette bienveillance générale, que nous trouvonsdans tous ceux qui sont autour de nous peut rendre plus heureux quel’amour même. Il est impossible que ceux qui ont le cœur bien faitne se plaisent au milieu de cette bienveillance générale. Étrange effetde la nature ! l’homme n’est jamais si peu à lui que lorsqu’il paraitl’être davantage. Le cœurn’est jamaislecœur que quandiise donne,parce que ses jouissances sont hors de lui.

« C’est ce qui fait que ces idées de grandeur qui retirent toujoursle cœur vers lui-mème trompent ceux qui en sont enivrés ; c’est cequi fait qu’ils s’étonnent de n’être point heureux au milieu de ce qu’ilscroient être le bonheur; que, ne le trouvant point dans la grandeur,ils cherchent plus de grandeur encore. S’ils n’y peuvent atteindre,ils se croient plus malheureux ; s’ils y atteignent, iis ne trouvent pasencore le bonheur.

" C’est l’orgueil qui, à force de nous posséder, nous empêche denous posséder, et qui, nous concentrant, dans nous-mêmes, y porte