Buch 
Contes, satires, épîtres : poésies diverses, odes, stances, poésies mêlées, traductions et imitations / par Voltaire
Entstehung
Seite
26
JPEG-Download
 

26

LES TROIS MANIÈRES.

La nature embellie ; et, par de doux accords,

Lüme était sur la toile aussi bien que le corps.

Une tendre clarté sy joint à lombre obscure,Comme on voit, au matin, le soleil de ses traitsPercer la profondeur de nos vastes forêts,

Et dorer les moissons, les fruits, et la verdure.Harpage en fut surpris; il voulut censurer :

Tout le reste se tut, et ne put quadmirer.

Quel mortel ou quel dieu, sécriait Hermotime,

Du talent dimiter fait un art si sublime !

A qui ma fille enfin devra-t-elle sa foi ?

Lygdamon se montrant lui dit : « Elle est à moi !LAmour seul est son peintre, et voilà son ouvrage.Cest lui qui dans mon cœur imprima cette image ;Cest lui qui sur la toile a dirigé ma main ;

Quel art nest pas soumis à son pouvoir divin ?

Il les anime tous. » Alors, dune voix tendre,

Sur son luth accordé Lygdamon fit entendreUn mélange inouï de sons harmonieux :

On croyait être admis dans le concert des dieux.

11 peignit comme Apelle, il chanta comme Orphée.

Harpage en frémissait : sa fureur étoufféeSexhalait sur son front, et brûlait dans ses yeux.

Il prend un javelot de ses mains forcenées;

Il court, il va frapper. Je vis laffreux moment le traître à sa rage immolait mon amant,

la mort dun seul coup tranchait deux destinées.Lygdamon laperçoit, il nen est point surpris ;

Et de la même main sous qui son luth résonne,

Et qui sut enchanter nos cœurs et nos esprits,

Il combat son rival, labat, et lui pardonne.

Jugez si de lamour il mérite le prix,

Et permettez du moins que mon cœur le lui donne.

Ainsi parlait Églé. Lamour applaudissait,

Les Grecs battaient des mains, la belle rougissait ;Elle en aimait encor son amant davantage.