Buch 
Contes, satires, épîtres : poésies diverses, odes, stances, poésies mêlées, traductions et imitations / par Voltaire
Entstehung
Seite
72
JPEG-Download
 

72

AVERTISSEMENT

hlir une grande inégalité ; en sorte que lintérêt de la prospérité pu-liiique est ici daccord avec la raison,la nature, et la justice.

Si lon suppose une grande inégalité établie, le luxe nest point unmal; en effet, le luxe diminue en grande partie les effets de cetteinégalité, en faisant vivre le pauvre aux dépens des fantaisies du ri-che. Il vaut mieux quun homme qui a cent mille écus de rente nour-risse des doreurs, des brodeuses ou des peintres, que sil employaitson superflu , comme les anciens Romains, à se faire des créatures,ou bien, comme nos anciens seigneurs, à entretenir de la valetaille,des moines ou des bêtes fauves.

La corruption des moeurs naît de linégalité détat ou de fortune,et non pas du luxe : elle nexiste que parce quun individu de lespècehumaine en peut acheter ou soumettre un autre.

11 est vrai que le luxe le plus innocent, celui qui consiste à jouir desdélices de la vie, amollit les âmes, et en leur rendant une grande for-tune nécessaire, les dispose à la corruption ; mais en même temps illes adoucit. Une grande inégalité de fortune, dans un pays lesdélices sont inconnues, produit des complots, des troubles, et tousles crimes si fréquents dans les siècles de barbarie.

11 nest donc quun moyen sûr dattaquer le luxe; cest de détruirel'inégalité des fortunes par les lois sages qui lauraient empêché danuire. Alors le luxe diminuera sans que lindustrie y perde rien ; lesmoeurs seront moins corrompues ; les âmes pourront être fortes sansêtre féroces.

Les philosophes qui ont regardé le luxe comme la source des mauxde lhumanité ont donc pris leffet pour la cause; et ceux qui ont faitlapologie du luxe, en le regardant comme la source de la richesseréelle dun État, ont pris pour un bon régime de santé un remèdequi ne fait que diminuer les l avages dune maladie funeste.

Cest ici toute lerreur quon peut reprocher à M. de Voltaire ; er-reur quil partageait avec les hommes les plus éclairés sur la politi-que quil y eût en France, quand il composa cette satire.

Quant à ce quil dit dans la première pièce, et qui se borne à pré-tendre que les commodités de la vie sont une bonne chose, cela estvrai, pourvu quon soit sûr de les conserver, et quon nen jouissepoint aux dépens dautrui.

Il nest pas moins vrai que la frugalité, quon a prise pour unevertu, na été souvent que leffet du défaut dindustrie, ou de lin-différence pour les douceurs de la vie, que les brigands des forêtsde la Tartarie poussent au moins aussi loin que les stoïciens.