LETTRE DE M. DE MELON,
CI-DEVANT SECRÉTAIRE DU RÉCENT DU ROYAUME ,
A MADAME LA COMTESSE DE VERRUE,SUE l’apologie DU LUXE.
J’ai lu, madame, l’ingénieuse Apologie du luxe; je regarde ce pe-tit ouvrage comme une excellente leçon de politique, cachée sousun badinage agréable. Je me flatte d’avoir démontré, dans mon Es-sai politique sur le commerce, combien ce goût des beaux-arts etcet emploi des richesses, cette âme d’un grand état qu’on nommeluxe , sont nécessaires pour la circulation de l’espèce et pour le main-tien de l’industrie ; je vous regarde, madame, comme un des grandsexemples de cette vérité. Combien de familles de Paris subsistentuniquement par la protection que vous donnez aux arts 3 ? Que l’oncesse d’aimer les tableaux, les estampes, les curiosités en toute sortede genre, voilà vingt mille hommes, au moins, ruinés tout d’un coupdans Paris, et qui sont forcés d’aller chercher de l’emploi chez l’é-tranger. 11 est bon que dans un canton suisse on fasse des lois somp-tuaires, par la raison qu’il ne faut pas qu’un pauvre vive comme unriche. Quand les Hollandais ont commencé leur commerce, ils avaientbesoin d’une extrême frugalité ; mais à présent que c’est la nation del’Europe qui a le plus d’argent, elle a besoin de luxe, etc.
NOTE.
» Madame la comtesse de Verrue, mère de madame la princesse deCarignan, dépensait cent mille francs par an en curiosités: elle s’étaitformé un des beaux cabinets de l'Europe en raretés et en tableaux. Ellerassemblait chez elle une société de philosophes, auxquels elle fit deslegs par son testament. Elle mourut avec la fermeté et la simplicité dola philosophie la plus intrépide (1752).