ET LE LION.
(25
« Vous avez sur ce corps une entière puissance ;
Mais quand on a dîné, n’a-t-on point de clémence ?
Pour gagner quelque argent j’ai quitté mon pays ;
Je laisse dans Marseille une femme et deux fils ;
Mes malheureux enfants, réduits à la misère,
Iront à l’hôpital, si vous mangez leur père. »
« Et moi, n’ai-je donc pas une femme à nourrir ?
Mon petit lionceau ne peut encor courir,
Ni saisir de ses dents ton espèce craintive :
Je lui dois la pâture; il faut que chacun vive.
Eli ! pourquoi sortais-tu d’un terrain fortuné,
D’olives, de citrons, de pampres couronné?
Pourquoi quitter ta femme et ce pays si rare ,
Où tu fêtais en paix Madeleine et Lazare ’?
Dominé par le gain, tu viens dans mon cantonVendre, acheter, troquer, être dupe et fripon ;
Et tu veux qu’en jeûnant ma famille pâtisseDe ta sotte imprudence et de ton avarice ?
Réponds-moi donc, maraud. » « Sire, je suis battu.
Vos griffes et vos dents m’ont assez confondu.
Ma tremblante raison cède en tout à la vôtre.
Oui, la moitié du monde a toujours mangé l’autre :Ainsi Dieu le voulut ; et c’est pour notre bien.
Mais, sire, on voit souvent un malheureux chrétien,Pour de l’argent comptant, qu’aux hommes on préfère,Se racheter d’un Turc, et payer un corsaire.
Je comptais à Tunis passer deux mois au plus ;
A vous y bien servir mes vœux sont résolus ;
Je vous ferai garnir votre charnier auguste
De deux bons moutons gras, valant vingt francs au juste.
Pendant deux mois entiers ils vous seront portés,
Par vos correspondants chaque jour présentés ;
Et mon valet, chez vous, restera pour otage. »
« Ce pacte, dit le roi, me plaît bien davantageQue celui dont tantôt tu m’avais étourdi.
n.