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Contes, satires, épîtres : poésies diverses, odes, stances, poésies mêlées, traductions et imitations / par Voltaire
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LE MARSEILL01S

Conçois-tu bien lexcès de ton impertinence ?

Montre loriginal de mon pacte avec Dieu.

Par qui fut-il écrit? en quel temps ? dans quel lieu 1 ?Je vais ten montrer un plus sûr, plus véritable :

De mes quarante dents vois la file effroyable k ;

Ces ongles, dont un seul pourrait te déchirer ;

Ce gosier écumant, prêt à te dévorer ;

Cette gueule, ces yeux , dont jaillissent des flammes :Je tiens ces heureux dons du Dieu que tu réclames.

Il ne fait rien en vain : te manger est ma loi ;

Cest le seul traité quil ait fait avec moi.

Ce Dieu, dont mieux que toi je connais la prudence,Ne donne pas la faim pour quon fasse abstinence.Toi-même as fait passer sous tes chétives dentsDimbéciles dindons, des moutons innocents,

Qui nétaient pas formés pour être ta pâture.

Ton débile estomac, honte de la nature,

Ne pourrait seulement, sans lart dun cuisinier,Digérer un poulet, quil faut encor payer.

Si tu nas point dargent, tu jeûnes en ermite ;

Et moi, que lappétit en tout temps sollicite,

Conduit par la nature, attentive à mon bien,

Je puis tavaler cru, sans quil men coûte rien.

Je te digérerai, sans faute, en moins dune heure.

Le pacte universel est quon naisse et qu'on meure.Aprends quil vaut autant, raisonneur de travers,Être avalé par moi que rongé par les vers. »

« Sire, les Marseillois ont une âme immortelle :Ayez dans vos repas quelque respect pour elle. »

« La mienne apparemment est immortelle aussi.

Va, de ton esprit gauche elle a peu de souci.

Je ne veux point manger ton âme raisonneuse.

Je cherche une pâture et moins fade et moins creuse.Cest ton corps quil me faut ; je le voudrais plus grasMais ton âme, crois-moi, ne me tentera pas, »