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VOYAGE A BERLIN.
J'aime mieux vos moissons que celles des lauriers;
La vanité les cueille, et le hasard les donne.
O que de grands projets par le sort démentis!
O victoires sans fruit! o meurtres inutiles!
Français, Anglais, Germains, aujourd’hui si tranquilles,Fallait-il s’égorger pour être bous amis?
J’ai été àClèves, comptant y trouver des relais que tous les baillia-ges fournissent, moyennant un ordre du roi de Prusse, à ceux quivont philosopher à Sans Souci auprès du Salomon du Nord , et à quile roi accorde la faveur de voyager à ses dépens : mais l’ordre du roide Prusse était resté à Vesel entre les mains d’un homme qui l’a reçu,comme les Espagnols reçoivent les bulles des papes, avec le plus pro-fond respect, et sans en faire aucun usage. Je me suis donc arrêtéquelques jours dans le château de cette princesse que madame de laFayette a rendue si fameuse '.
Mais de cette héroïne et du duc de NemoursOn ignore en ces lieux la galante aventure.
Ce n’est pas ici, je vous jure,
Le pays des romans, ni celui des amours.
C’est dommage, car le pays semble fai t pour des Princesses deCièves :c’est le jilus beau lieu de la nature, et l’art a encore ajouté à sa situa-tion. C’est une vue supérieure à celle deMeudon; c’est un terrainjilanté comme les Champs-Élysées et le bois de Boulogne ; c’est unecolline couverte d’allées d’arbres en pente douce. Un grand bassin re-çoit les eaux de cette colline ; au milieu s’élève une statue de Minerve.L’eau de ce premier bassin est reçue dans un second, qui la ren-voie à un troisième, et le bas de la colline est terminé par une cascademénagée dans une vaste grotte en demi-cercle ; la cascade laisse tom-ber ses eaux dans un canal qui va arroser une vaste prairie, et se join-dre. à un bras du Rhin. Mademoiselle de Scudéri et la Calprenèdeauraient rempli de cette description un tome de leurs romans ; maismoi, historiographe, je vous dirai seulement qu’un certain prince,Maurice de Nassau, gouverneur, de son vivant, de celte belle solitude,y lit presque toutes ces merveilles. Il s’est fait enterrer au milieuîles bois, dans un grand diable de tombeau de fer, environné de tousles plus vilains bas-reliefs du temps de la décadence de l’empire ro-main , et de quelques monuments gothiques plus grossiers encore.Mais le tout serait quelque chose de fort respectable pour ces espritsprofonds qui tombent en extase à la vue d’une pierre mal taillée, pourpeu qu’elle ait deux mille ans d’antiquité.
1 La Princesse de Clives, roman de madame de la Fayette.