XVI
PRE
lier que le meilleur ouvrage de ce genre, avant celui deP Académie, eût été composé par un Anglais, s’il n’étaitpas constaté que, dans l’étude grammaticale d’une lan-gue, on gagne quelquefois à se trouver dégagé des pré-jugés et des habitudes de naissance, d’éducation, de con-versation; on juge mieux les idiomes en les observant deloin et à peu près comme nous étudions les langues clas-siques. C’est ce qu’ont démontré de nouveau les travauxconsciencieux et originaux d’un autre philologue anglais,le chevalier Croft, sur les classiques français, et en particu-lier sur Massillon L Ajoutez qu’à l’époque de Cotgrave, ilpouvait subsister en Angleterre beaucoup de débris duvieux franco-normand : on y connaissait encore l’origine deces expressions presque effacées que nos philologues exhu-ment maintenant à grand’peine de la langue britannique.
La nomenclature de Cotgrave est riche; on pourraitmême dire qu’elle est exubérante : car des mots crééspar mutilation et addition de lettres ou de syllabes yfigurent quelquefois. On y trouve , par exemple , le pré-tendu mot arcotic , traduit par benumtning , sopori-fique : c’est évidemment une partie du mot narcotique,écrit autrefois narcotic; et de cette locution un narcotic,une oreille mal exercée, ou tout à fait britannique, aurafait celle-ci, un arcotic. Du reste, un certain nombre demots maintenant acceptés ont été formés par une muti-lation non moins bizarre: tantôt on a retranché une l ini-tiale pour en faire l’article; ainsi,
lancia spezzata ... a fait l’anspessade,
lazurcl (mot arabe). l’azur,
lynx ... l’once ;
tantôt, au contraire, on a changé l’article en une initialedevant laquelle on ajoute un nouvel article au besoin;ainsi,
ambrices .a fait l’ambris, d’où le lambris;
hand iron . l’andier,. le Iandier ;
en de main Un de mané). l’endemain ,. le lendemain ;
endormir . l’endort,. un grand lendore;
anus ou arditus . li ars ou li ardit, le liard ;
hedera . li liierre, Pierre, le lierre ;
incisas . l’encis,. le lancis (v. lang.);
in gold, ingot, . l’ingot,. le lingot;
indictus . l’indict,. le lendit ou landit;
oriolus . l’oriot,. le loriot;
hora . l’ore, à l’ore, .... lors, alors ;
otium . l’oisir,. le loisir;
otter . . l’outre,. la loutre ;
urca . fourche.. la lourclie ;
uter . l’outre,. laloure;
uva .. l’uvette.. la luette *.
Dans les noms de pays, on trouve plusieurs altérationssemblables :
Tnsula .... a fait l’Isle,. . d’où Lille;
1 Le chevalier Croft a eu successivement pour collaborateurs M. Ch. Nodier,devenu depuis si justement célèbre pal' ses propres ouvrages, et M. À. Froment,dont j'aime à consigner ici le nom et à mentionner les travaux trop peu connus.
2 Quelques-unes de ces origines peuvent paraître contestables : je les discu-terai dans les notes jointes à mes Tableaux étymologiques. J’ai saisi l’occasion deplacer ici une liste des mots de cette espèce, plus complète, je crois, que cellesqui ont été données jusqu'à présent.
AACE.
et de même en flamand,
Ter insel ( à file). . a fait te Risse!, d’où Ryssel, nom de lamême ville.
Par un changement en quelque sorte inverse,
/’Anatolie (d’avatcXXo)).... est devenue laNatolie,
TApulie ( A’Apula pour Aquula) . la Pouille.
Dans le grec moderne , beaucoup de noms géographi-ques se sont formés par une corruption analogue : de lapréposition et;, dans, on a fait une s initiale,ou de et; ttiv,on a fait s ta , stan; ainsi :
tî; tï)< Avjtxvov a fait Stalimène,
et; A0;va;. Sétiné,
et; ArjXov. Sdili ,
et; tïjv ttoXiv . Stamboul,
et; Trjv ©vjpav.Santorin.
Les mots empruntés de l’arabe ont doublé l’article quel-ques substantifs anciens ont même pris l 'al, bien qu’ilsn’aient fait que passer par cette langue :
ap.6'i; (vase) a fait al ambic, d’où l’alambic.
Mais les Flamands, à leur tour, de l’alambic ont faitla lambic, la bière de lambic : formation analogue à celledu verbe italien lambicare , subtiliser.
Parmi toutes les altérations de ce genre, il y en a unequi est précisément l’inverse de Varcotic de Cotgrave.
umbilicus a fait un ombilic, d’où un nombril, le nombril,
avunculus .uncle, oncle, un oncle; et en anglais on dit
encore quelquefois dans le langage enfantin, nunclc.
On peut s’expliquer par un semblable déplacement delettre une erreur du genre de celle de Cotgrave, maisinfiniment moins pardonnable, vu l’époque et le pays. Jeveux parler de l’énorme barbarisme cathropologie, quia déjà été signalé dans deux lexiques français, le Dic-tionnaire et le Supplément de M. Raymond. Peut-êtreles mots, avec anthropologie, auront-ils été lus : avec can-thropologie; d’où l’on aura fait la ccmthropologie, et parune autre altération la cathropologie. Cette méprise, fortdivertissante, a été copiée par M. Landais, qui s’est donnéla peine d’expliquer cathropologie par le grec xarà etavôponro; : profonde érudition dépensée en pure perte.
C’est peut-être encore de la même manière que l.aconi-cum est devenu, pour M. Raymond, 1 1 Aconicum, puisensuite Aciconum, et enfin Achicolurn.
A ce compte, MM. Raymond et Landais devraient in-sérer dans la prochaine édition de leurs lexiques, cetteexpression, la grande hiringue, que le peuple de Parisemploie en parlant du grand labyrinthe du Jardin duRoi.
On a vu tout à l’heure que l’usage, dans l’enfance de lalangue, a procédé par contraction et altération. «Le peu-ple, dit M. Ampère, tend à mutiler les mots; car le peupleparle pour parler, et non pour bien parler. J^e peuple estpressé et paresseux. » Cette méthode est aussi celle des