PRÉFACE.
d’une mission encyclopédique, et combien ils avaient desidées peu arrêtées sur les moyens et les limites de lalexicographie.
Eh bien ! malgré tous ces défauts, ces erreurs, ces la-cunes, telle a été, depuis un siècle, la pénurie de grandstravaux de cette espèce, qu’en mettant de côté l’Acadé-mie, le grand Dictionnaire de Trévoux reste encore le plusimposant édifice qu’ait élevé la lexicographie française. C’estencore un modèle et un répertoire complet, sous le rap-port du droit ancien et du droit canon , de la théologie,de la scolastique et de l’histoire ecclésiastique et reli-gieuse; on y trouve aussi des renseignements exacts surune portion du vieux langage et de la langue littéraire : ilest remarquable enfin pour le choix et la netteté des cita-tions.
Les auteurs qui, dans le commencement du dix-neu-vième siècle, se sont proposé de réduire à de plus justesproportions ce gigantesque ouvrage, et en même tempsde le mettre au niveau des connaissances modernes, sontloin d’avoir atteint leur but. Ce n’est pas que les maté-riaux leur aient manqué; car des lexiques spéciaux avaientparu dans l’intervalle. Les dictionnaires du vieux langageet de néologie, d’antiquités, de mythologie, de physiqueet de chimie, de mathématiques, des arts du dessin, demusique, de technologie, s’ils ne présentaient point desautorités infaillibles, pouvaient du moins être consultésavec fruit pour ajouter leur nomenclature et leurs défini-tions à celles de l’Académie. Nous allons voir comment,malgré ces secours, le Dictionnaire universel n’a pu arriverà un degré de perfection satisfaisant.
Le Grand vocabulaire français publié chez Panc-koucke, en 3o volumes in-4°, est un ouvrage gigantesque,mais que la défectuosité de l’exécution réduit en effet,comme dictionnaire, aux proportions les plus exiguës. Laplus grande partie des pages y est occupée par des détailspurement scientifiques, des descriptions, par exemple,d’opérations chirurgicales, ou bien des théories physiques etmathématiques qui avaient cours au 18 e siècle; une autrepartie, et souvent la plus considérable de chaque article,est remplie par le détail de l’application des règles de laprononciation et de la prosodie à toutes les lettres et àtoutes les syllabes du mot qui fait l’objet de l’article : desorte qu’à chaque mot terminé par une/?, on trouve cettephrase: «Le n final du singulier ne se fait pas sentir : ilgarde le son nasal, même devant une voyelle, dont il doitéviter la rencontre en poésie, w Cette dernière prescrip-tion est non-seulement inutile, mais même tout à faitabsurde. Or, toutes ces superfétations laissent fort peu deplace à ce qui est vraiment de l’essence d’un dictionnaire, àsavoir, les définitions, les locutions, les exemples. Ensomme, les 3 o volumes du vocabulaire ne contiennent pasla moitié autant de matières utiles que les huit volumes deTrévoux; et ils renferment beaucoup plus d’erreurs detoute espèce.
Laissons de côté le Dictionnaire de Ferraud , systéma-tique dans son orthographe et dans ses définitions, et celui
de Gattel, qui n’ajoute guère à l’avant-dernière édition del’Académie (1762) que des exemples fort étendus, maispeu décisifs, extraits de différents auteurs. Nous n’avonspas à nous étendre non plus sur Laveaux qui, commegrammairien, a rendu d’incontestables services par sontravail sur les Difficultés de la langue, mais qui, commelexicographe, n’a fait qu’ajouter, aux notions déjà recueil-lies et aux erreurs courantes, d’interminables articles d’his-toire naturelle.
Boiste a eu le tort d’embrasser un plan trop étendu,et surtout trop compliqué : non content de compléter lalangue académique et d’ajouter aux notions usuellesdes connaissances un peu plus avancées, il a voulu fairede son ouvrage un pan-lexique, un dictionnaire des dic-tionnaires, c’est-à-dire, une critique et une comparaisonde tous les ouvrages du même genre publiés avant lesien. Boiste n’a pas vu que ces ouvrages renfermaient ungrand nombre d’opinions qui étaient au-dessous de toutecritique, indignes même d’une mention. L’usage et la logi-que étant les maîtres du langage, il est fort peu de pointssur lesquels l’usage ne soit pas uniforme, sur lesquels lalogique puisse se prononcer de plusieurs manières ou con-trairement à l’usage: ces points, qui font question, sontles seuls sur lesquels il importe de consulter les solutionsdiverses des grammairiens; mais là où la grande majorité,la presque unanimité des écrivains et des gens du mondea prononcé, on ne s’inquiète guère de l’opinion excen-trique-de quelque lexicographe à peu près ignoré. Ainsi,par exemple, l’usage presque général et l’Académie veulentque l’on écrive anodin, anodine, en dépit de la logique,c’est-à-dire, de l’étymologie ô&uvV) et de l’analogie avec lesmots anodjrnie, oslébdynie , etc.; donc , il peut être utilede savoir que Restaut écrit anodyn, anodyne, et il estpossible qu’un jour l’usage, prenant le contre-pied de laréforme de Duclos et de M. Marie, revienne à une ortho-graphe complètement étymologique , et par conséquent àcette forme ancienne. Mais à quoi sert de connaître que lemot anonyme , écrit de la sorte par les gens même lesmoins familiers avec l’origine des mois, a été orthographiéanonime dans le prétendu Dictionnaire de l’Académie de1798’, qui écrit de même ankiloxe et tout autrementandrogyne et synonyme ? A quoi bon citer cette opinionsans consistance et sans valeur ?
Ce procédé avait conduit Boiste à surcharger ses articlesdésignés typographiques et d’abréviations qui fatiguaientet déroutaient les lecteurs. Des définitions diverses et quel-quefois contradictoires se trouvaient entassées, comme lesvariantes d’orthographe, les unes à la suite des autres, sansque le lecteur fût suffisamment éclairé sur leur valeurrespective: une seule, la meilleure de toutes, eût souventsatisfait davantage.
Par suite de tout ce luxe, l’auteur, qui voulait se res-treindre dans certaines limites, avait été forcé de retrancherdes points essentiels; comme il voulait dire trop de choses
1 On sait que cette réimpression, ordonnée par la Convention, a été faiteen l’an vu sans la participation de l’Académie.