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Cenonobstant, comme nous l’avons déjà fait observer, la suppression des prohibitions françaisesserait toujours éminemment désirable, en ce que celles-ci ont eu pour effet la chute de diverses branches del’industrie suisse et qu’elles ont forcé le commerce suisse en général à prendre une autre direction.C’est ainsi qu’on a vu en Suisse tomber toutes les fabrications dont la nature ne comporte pas des expé-ditions à de grandes distances à cause du poids des marchandises 5 de ce nombre sont les ouvrages encuir et en métal ; d’un autre côté, le commerce suisse est entré forcément en communication directeavec les pays les plus éloignés, bien qu’il se contentât volontiers de profits plus restreints mais plussûrs provenant de placements dans sa proximité, en cédant à la France tout le commerce en grand avecles contrées de l’autre hémisphère, commerce qui exige toujours des'capitaux plus considérables que ceuxdont la Suisse peut disposer. — Mais revenons à la réfutation des principales objections avancées contrela suppression du système prohibitif.
Les objections capitales émises par les fabricants français contre l’abolition du système de prohi-bition vis à vis de la Suisse, sont: que la France se verrait bientôt inondée de fabrications suisses et quel’industrie nationale ne pourrait soutenir cette concurrence. A l’égard de la première de ces assertions,on répondra que la Suisse, qui est un Etat de 2 millions d’habitants dont un dixième au plus se livreà l’industrie, ne pourrait guère inonder de ses marchandises et de ses produits un grand pays comme laFrance, d’autant plus que l’industrie suisse est très variée, puisque son.activité industrielle ne se bornepas à produire des tissus de coton , mais qu’elle se répartit sur la fabrication des fromages, des toiles,du papier, des articles en cuir, des tissus de paille et des chapeaux, des articles d’horlogerie, de coton,de soie, de laine, d’orfèvrerie et bijouterie, des dentelles etc.
D’ailleurs ces diverses espèces de marchandises sont expédiées dans le monde entier, et ne pour-raient inonder un seul Etat et encore moins un pays étendu et riche comme la France.
L’autre appréhension est tout aussi peu fondée. On ne saurait nier il est vrai que la Suisse neproduise en moyenne à meilleur marché que la France, car en Suisse la fabrication se fait à la cam-pagne conjointement à la culture des champs; la main-d’oeuvre n’est pas très élevée parceque la Suissea une forte population et que le sol n’est pas productif, ce qui fait que beaucoup de bras se tournentvers l’industrie au lieu de se vouer à l’agriculture. En France l’industrie et la fabrication se concentrentpresqu’exclusivement dans les villes.
Pour prouver combien peu sont fondées les appréhensions que l’industrie française ne pûtsubsister à côté de la concurrence suisse, quil suffise de citer deux exemples, l’un tiré de l’histoire in-dustrielle de la France, l’autre de celle de la Suisse.
A l’époque où l’importation des tissus de coton était encore permise et seulement légèrement im-posée, les articles de rouannerie ne furent jamais importés en France, quoique ces étoffes fussent aussifabriquées en Suisse. Les calicots et basins de la Picardie et de Paris, les mousselines claires de Tarare,
les articles de mode de S l -Quentin , les velours d’Amiens et les étofies imprimées de Mulhouse, la bon-neterie et la passementerie de coton et de laine sont produits aussi en France en qualités supérieures et
en partie à meilleur marché qu’en Suisse où ils sont exportés. Dans tous ces articles, la fabrication
française na dès-lors point à redouter la concurrence de la Suisse. En revanche la Suisse produit,p. ex., comme nous l’avons dit plus haut, des mousselines plus fortes, propres à la broderie, meilleureset à meilleur marché que n’en produit la France. Si cette dernière espèce était tirée de la Suisse aulieu d etre produite en France où l’industrie pourrait alors appliquer ses ressources à la production des