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étoffes où elle excelle davantage, il nous semble que, non seulement les consommateurs, mais encore lesfabricants français y gagneraient. En général toutes les inquiétudes au sujet des conséquences qu’entraî-nerait la concurrence libre de l’industrie cotonnière suisse, nous paraissent presque ridicules,quand on peut se convaincre par les registres des douanes françaises que la somme des exporta-tions de là Suisse par la France, en tissus de coton s’est élevée en 1840 à 16,383,533 fr. tandis que laFrance a exporté en Suisse pour la valeur de 5,344,285 fr. de marchandises de coton de sa proprefabrication! La fabrication des cotonnades suisses n’a pas succombé devant la concurrence des tissus decoton français et devant celle encore bien plus forte des articles de coton anglais.
Il en est de même de la toile de lin dont la Suisse produit d’ailleurs une quantité si minimequ’il arrive fréquemment que les toiles de Silésie et de Souabe soient exportées par le commerce suissepour la France ou par la France.
A l’appui de l’assertion que l'industrie française n’est menacée d’aucun péril par la concurrencede l’étranger, on pourrait encore alléguer que l’industrie française n'a pas eu à souffrir à l’époque oùle Piémont, la Belgique, la Hollande et une partie de l’Allemagne étaient réunis à la France, et oùliberté entière de concurrence était ouverte à l’industrie de ces pays. Pourquoi ne pourrait - elle passubsister avec des droits protecteurs modérés?
S’il y a un exemple frappant qu’une industrie une fois solidement assise ne périt pas sous lerégime de la concurrence libre, c’est celui que fournit l’histoire des filatures de coton en Suisse.
La filature du coton en Suisse date de la prohibition des fabrications anglaises proclamée par laFrance au commencement du siècle. On craignait généralement que cette branche ne fût anéantie aprèsla conclusion de la paix générale et par suite de la liberté d’importation des fils anglais qui en étaitune des clauses. Il n’en fut pas ainsi; les filateurs de coton suisses se bornèrent d’abord à la fabricationdes plus grossiers numéros ; mais ils se sont peu à peu emparés des genres plus fins, et cela en dépit de la con-currence incessante et entièrement libre des fils anglais, ensorte qu'aujourd’hui l’industrie s’est presque tota-lement émancipée de l’Angleterre à cet égard ; et le grand avantage qui en est résulté c’est que, ab-straction faite de la grande économie, (car la différence de la valeur du coton en laine comparativementau fil fi» est beaucoup plus grande que la différence de la valeur du fil comparativement à celle desétoffes de coton de tout genre, même des façonnées), la fabrication suisse s’est placée au dessus des crisesindustrielles en Angleterre et ne dépend plus des prix des fils dans ce dernier pays.
Or si la libre concurrence, même pour une fabrication qu’on produit en quantité suffisante poursa propre consommation, n’est pas nuisible, et si dès-lors les prohibitions ne sauraient être justifiéesen elles-mêmes pour les dits articles de l’industrie, on peut défendre bien moins encore les mesuresprotectrices pour d’autres articles dont le pays a besoin et qu’il ne produit pas en quantité suffisante.