DES TROIS ARMES.
187
suites fâcheuses entraînent souvent après ellesla désorganisation de l’infanterie de ligne et laperte des points que celle-ci est chargée dedéfendre.
Qu’un chef, qui conduit ses masses éloignéesà quelque distance de la chaîne de ses troupeslégères, rencontre son ennemi; pendant queles tirailleurs escarmouchent avec lui et para-lysent ses mouvements offensifs, il a tout letemps de faire une disposition adaptée auxavantages du terrain, et, selon que ses accidentsle lui permettent, il prononce, sous la protectionde ses troupes légères, un mouvement offensif,ou , si les circonstances le lui prescrivent , ilreste sur la défensive et manœuvre pour ga-gner un des flancs de son adversaire.
Mais, d’un autre côté, pour que l’infanterielégère, arme défensive et à laquelle son or-donnance ordinaire, celle de la débandade,ravit les propriétés du choc, et ne laisse parconséquent qu’une force intrinsèque d’unemoindre importance, puisse rendre les servicesdont je viens de parler, il faut absolumentqu’elle soit soutenue par des masses qui la sui-vent, ne la perdent pas de vue, et qui soientprêtes à prévenir ou à venger les échecs qu'ellepourrait facilement essuyer si on l'abandonnaità sa propre défense. Puisque les services del’infanterie légère ne doivent être envisagesque comme préliminaires et préparatoires, ilsseraient souvent insignifiants si les chefs, quidirigent les mouvements des deux infanteries,ne se bornaient qu’aux combats des tirailleurs;cariln’est pas donné à l’infanterie légère de for-mer des brèches, que nous envisageons commeles avant-coureurs des pertes des batailles.
Mais, au contraire, les services que les tirail-leurs, soutenus par des masses d’infanterie deligne, peuvent rendre pendant une bataille ,sont souvent incalculables, et nous apercevonsle triomphe de cette tactique dans l’arméefrançaise à la bataille de Jéna. L’attaque duFloh-berg par des troupes du maréchal Auge-reau, celle du village de Vierzehn-Heiligen par40 e régiment de la division Suchet, du villaged’Isserstaedt par la division Desjardins, etc.,sont autant d’exemples qu’on ne saurait tropétudier et prendre pour modèles. A la bataillede Waterloo, nous vîmes aussi l’armée prus-sienne, commandée par le maréchal Blucher,
! s’engager sous la protection de ses chaînes de
tirailleurs qui, parcourant de mamelons en ma-melons le terrain ondoyant devant Frischer-mon, nettoyèrent tout l’espace qui les séparaitdes ennemis, et facilitèrent aux masses d’in-fanterie qui les suivaient à une certaine dis-tance, des chocs impétueux qui contribuèrentavec tant d’efficacité aux .succès de la journée.La bataille de Lulzen, au contraire, et les com-bats sanglants et opiniâtres livrés dans Klein,Grossgœrchen et Raima, nous offrent un con-traste frappant de l’engagement inutile destirailleurs, s’ils ne sont pas soutenus par desmasses d’infanterie, et de la nullité des résul-tats qui en proviennent.
Voilà pourquoi il est indispensable que leschaînes de tirailleurs ne s’éloignent pas tropdes masses qui les soutiennent, et que ces der-nières soient toujours à une distance telle quel’infanterie de ligne soit dans la possibilité d’a-chever ce que les tirailleurs auront commencé.« Le combat des tirailleurs, dit le général Rulile» de Lilienslern ( Manuel , t. i er , pag. 525), finit» là où celui des masses compactes commence. »
Tout ce qui regarde l’ordonnance et les évo-lutions des tirailleurs, doit nécessairementposséder plusieurs traits distinctifs et être mo-difié, 1° par rapport au terrain ; 2° par rapportà l’arme contre laquelle ils doivent s’engager.Étant obligés d’adapter leurs mouvemeuts aulerrainqu’ils ont à parcourir, et sa configura-tion présentant ordinairement un champ acci-denté ou plat, il est indispensable d’assujettirles tirailleurs, dans le premier cas, à unetactique qui se distingue plutôt par ses com-binaisons avantageuses que par l’ordre de sesmouvements. C’est le moment de sacrifierl’alignement aux avantages qu’un enclos, desjardins, des haies, des digues, des fossés, unterrain boisé, montagneux, et parsemé de vil-lages et de cabanes isolées que les tirailleursoccupent, peut nous offrir; car ces accidentsnaturels et de l’art sont justement suffisants pourcacher des hommes isolés, qui ne pouvant êtreni vus, ni atteints, désolent leurs ennemis pardes coups bien ajustés. Le site de ces différentsaccidents étant rarement dans un alignementrégulier, et leur assiette formant ordinairementun échiquier informe, pourquoi devrions-noussacrifier les avantages que de pareils abris nousoffrent à la seule conviction d’avoir su bienaligner une chaîne?